Il y a une douzaine d’années, sur ce blog, j’ai fait la connaissance de M.T, un jeune homme qui recherchait d’anciens camarades de Pouponnière et qui entreprenait des études d’aide médico-psychologique. Étant moi-même à l’époque élève Éducatrice de Jeunes Enfants, nous avons échangé sur les métiers du social et il m’a conseillé un livre qui m’a profondément marquée. J’ai par la suite lu tous les ouvrages de son auteur.
Il s’agissait de « Stigmate », de Erving Goffman.
En réalité, je n’ai pas lu tous les livres de l’auteur car le dernier et le plus imprégnant dans mon esprit m’a forcée à faire une pause. J’ai refermé l’ouvrage qui parle de lieux d’enfermement tels que des prisons, des couvents, des pensionnats, des casernes ou des « Asiles » (d’E. Goffman) psychiatriques. Il y est aussi fait part d’un lieu d’enfermement appelé camp de concentration et, lorsque l’un de vos ancêtres a eu la malchance d’y être emprisonné, vous ne lisez pas les lignes de la même manière que le « lecteur empirique » d’Umberto ECO. Vous y allez en apnée. Lorsque vous reprenez des inspirations et que malgré cela vous manquez d’air, c’est que la lecture doit s’achever.
Pour parvenir au terme de ma lecture d’Asiles, je dois reprendre le fil d’une autre histoire : familiale cette fois….
« Aborder un texte narratif signifie adopter une règle fondamentale : le lecteur passe tacitement un pacte fictionnel avec l’auteur, ce que Coleridge appelait « la suspension de l’incrédulité ». Le lecteur doit savoir qu’un récit est une histoire imaginaire, sans penser pour autant que l’auteur dit des mensonges.
Simplement, comme l’a dit Searle, l’auteur feint de faire une affirmation vraie. Nous acceptons le pacte fictionnel et nous feignons de penser que ce qu’il nous raconte est réellement arrivé. » U.Eco 1
Enfants, ma mère ne nous racontait qu’une seule Fabula de son oncle. Elle ne commençait pas par « il était une fois » mais il était bel et bien perdu dans un bois parmi une horde de loups. Cette histoire était très courte mais elle nous l’a racontée et répétée autant de fois que nous le lui demandions. Lorsque nous avons intériorisé ce conte familial, nous avons cessé de lui poser des questions. Les manuels d’histoire et les documentaires ont pris le relai du sordide.
La Fabula était très courte et elle donnait, à quelques variantes près, ceci : « Mon oncle était un brave homme. L’un des plus gentils que la terre ait porté. J’ai des souvenirs merveilleux de lui. Il a été enfermé dans un camp de concentration pour avoir fait sauter des trains et il y a perdu 35 kilos. Là-bas, il a vu des choses horribles. Les gens crevaient tellement de faim qu’ils en devenaient fous. Certains, a-t-il raconté, mangeaient leurs excréments. »
Vous vous doutez bien que lorsque vous avez moins de dix ans et que vous entendez pour la première fois cette histoire vous ne demandez pas comment elle finit. En général le conte s’achevait ainsi. Par la suite, l’une ou l’autre des sœurs réactivait l’histoire pour vérifier sa teneur et son contenu. Au fil des ans les questions sont apparues pour donner corps à cet homme, à sa sœur (ma grand-mère) et son frère, à ses parents. Plus jamais nous n’avons abordé le thème final de la fabula. Plus jamais ma mère ne l’a relaté. Nous avions scellé le pacte de cette vérité qui à l’époque était tue par l’opinion publique et les médias. Nul besoin de redresser la France sur des témoignages de cet ordre…. et de toute façon mon grand-oncle n’a pas survécu longtemps après son retour en France.
« Mais se promener dans un monde narratif a la même fonction que le jeu pour un enfant. Les gamins jouent avec des chevaux de bois, des poupées ou des cerfs-volants, afin de se familiariser avec les lois physiques et les actions qu’ils devront un jour accomplir vraiment. De la même manière, lire un récit signifie jouer à un jeu par lequel on apprend à donner du sens à l’immensité des choses qui se sont produites, se produisent et se produiront dans le monde réel. (…)
Telle est la fonction thérapeutique de la narrativité et la raison pour laquelle les hommes, depuis l’aube de l’humanité, racontent des histoires. Ce qui est d’ailleurs la fonction des mythes : donner forme au désordre de l’expérience. » U.Eco 2
« Donner forme au désordre de l’expérience. »
C’est sans aucun doute ainsi que ma maman a construit sa vie, et donc sa fabula familiale, tourmentée de part et d’autre. Mais concentrons-nous sur la fabula côté maternel : comment a-t-elle évolué et s’est-elle ordonnée dans l’esprit de ma mère ?
Lorsque j’ai commencé à demander des détails, ceux-ci étaient soit très précis, soit très flous. Ainsi découvrais-je l’existence de la tante Rose ou du second mari de mon arrière grand-mère ; de l’épouse de mon grand-oncle M. ou de leurs trois enfants que ma maman adorait (surtout l’aîné avec qui elle aimait jouer). A force d’échanger avec elle, je m’aperçois que les brouilles d’adultes ont obscurci sa vision de la famille idéale. Tout n’était pas rose et il a bien fallu pour ma maman « se construire » avec une notion de la vie – et des choix que nous faisons – convenable, à défaut d’idéale.
Ainsi me parvient la seconde fabula, celle que j’ai enrichie de mes questions au fil de ma croissance et de mon intérêt pour mes ancêtres :
« Ma mère avait deux frères, mon oncle Lucien, l’aîné et mon oncle M., le plus jeune. Les deux, comme tu le sais, étaient employés aux chemins de fer. L’aîné s’est engagé dans la resistance et a fait dérailler ou sauter des trains puis il s’est fait arrêter par les allemands et il a été déporté dans le camp de concentration de Dachau, en Allemagne. Quand il est revenu du camp de concentration il a survécu deux ans, il a rencontré ma tante Rose. Il se sont mariés mais ils n’ont jamais eu le temps d’avoir d’enfants ; mon oncle est mort avant.
Mon autre oncle était plus filou (…) il a été marié, il a eu trois enfants mais il avait aussi (…). Lui il a été engagé dans la STO. »
–« C’est quoi la STO maman ? »
– » C’était ceux qui travaillaient pour les allemands. »
Il n’est pas besoin de vous faire le détail ici de toutes nos conversations et de toutes les variantes de la fabula de ma maman.
il est plus simple de lister les faits, véridiques ou non (nous le vérifierons dans la troisième et dernière partie de cet article), énoncés par ma maman :

- deux oncles, l’un le plus âgé et le plus gentil de la fratrie ; l’autre le plus jeune et plus filou
- une sœur et un frère qui s’adoraient (ma grand-mère et son frère aîné)
- Lucien est résistant au sein de la SNCF et a soit fait dérailler des trains, soit fait sauter des ponts, soit les deux
- son frère M. est lui engagé dans la STO, donc – selon la définition en vigueur de l’opinion publique de l’époque – travaille pour les allemands
- Lucien a été dénoncé et envoyé dans un camp de concentration : Dachau, en Allemagne
- Lucien y a perdu 35kg et y attrapera une phtisie
- Lucien a été libéré par le front russe
- Lucien n’est pas rentré tout de suite en France après la libération
- Lucien a été soigné en Russie
- Lucien meurt deux ans après son retour en France sans jamais se remettre de son infection pulmonaire
- Sa sœur (ma grand-mère) meurt l’année suivante de la tuberculose et leur maman les suit de près en décédant d’un cancer de l’estomac
- Seul l’oncle M. survit mais ma maman le perd de vue suite à des brouilles familiales entre lui et sa sœur (ma grand-mère)
- Entre le décès de son oncle Lucien, de sa maman et de sa grand-mère, deux ans s’écoulent (donc entre les 14 et 16 ans de ma maman)
- Lucien a épousé Rose
- La tante Rose était allemande – opinion publique – Lucien a épousé une allemande
- La tante Rose était française. Elle est née en Allemagne mais a été adoptée et élevée par des français
- La tante Rose ne méritait pas mon oncle Lucien
- La tante Rose avait le béguin pour le meilleur ami de Lucien
- La tante Rose, une couturière hors-pair, m’a appris à coudre.
- Petit plus : ma mère, même à 91 ans, est restée une couturière hors-pair !

Lorsqu’il y a plus d’un an j’entame mes recherches auprès des différentes archives nationales, j’y vais avec cette fabula en tête… Mais que se cache-t-il dans les bois ?
MuB

