Il y a de cela plusieurs jours, mon encyclopédie universalis s’est enrichie d’un 91ème volume.
Bon… je dois me rendre à l’évidence. Ce quatre-vingt-onzième volume s’apparente désormais plus à l’index des éditions précédentes, mais elle reste fiable ma vieille encyclopédie. Ce fut ma première conteuse, et elle n’a jamais cherché à édulcorer ou noircir sa fabula.
Les plus belles histoires mais aussi les plus tristes sont celles de sa famille, de mes ancêtres. Je devais souvent tirer les vers du nez à ma conteuse pour qu’elle me fournisse des détails qui personnifient les noms qu’elle citait et matérialisent les lieux dont elle se souvenait. Aujourd’hui je laisse sa mémoire au repos à ma « Mancho Coco » comme nous la surnommons depuis plus de 80 ans. La Mancho se transforme petit à petit en Coco, ce personnage tellement attendrissant du film d’animation éponyme de Disney.
Un jour, j’ai remis en question l’un de ses contes car l’élément qui prouvait son existence n’apparaissait nulle part Gare de Lyon. Ma mère m’avait-elle donc menti ? Son oncle emprisonné dans un camp de concentration avait-il jamais mis les pieds en Allemagne ? Décidée à mettre les choses au clair, je la soumettais à la question ! Torture psychologique et menace de déchéance de mon amour filial pour celle qui avait trahi ma confiance !
– « Je me suis rendue Gare de Lyon ! (bon en fait mon RER transite par cette gare donc cela était assez facile à faire chaque jour). Il n’y a jamais eu le nom de ton oncle sur le monument aux morts ! Tu m’as menti ! »
-« Si je te dis qu’il y est ! C’est vrai ! Il ne peut pas figurer sur le monument aux morts puisqu’il n’est pas mort au combat ! Son nom figure sur une plaque ! J’étais présente le jour de son inauguration avec ma tante Rose ! Retourne-y, tu verras bien ! »
J’y suis retournée et j’ai cherché cette fameuse plaque. Effectivement, il y avait une plaque regroupant le nom de divers agents de la SNCF issus de différentes gares d’assignation. Je parcourais les noms…., toujours pas de Lucien. Mais si son prénom était absent… pourtant la plaque était bien là pour matérialiser la fabula.
Je décidai alors de reprendre la lecture de tous ces patronymes, un par un.
« H… Lucien C., brigadier de manœuvre en gare de … »
Le soir, j’allais voir ma mère l’esprit apaisé :
-« il y a bien un Lucien, mais ils ont écrit H… Lucien C. »
– » Ben oui, H… c’est son premier prénom d’état civil mais nous on l’a toujours appelé Lucien. Personne de la famille ne l’appelait H. Il a toujours été mon oncle Lucien. »
-‘C’est émouvant car son nom parait gravé plus profondément que les autres dans la pierre. »
– » Oui, il est mort deux ans après la fin de la guerre des suites de la phtisie qu’il a attrapé dans le camp de la mort. Avec ma tante Rose on s’est battues pour que son nom apparaisse sur la plaque commémorative au côté des autres. »
L’année des 80 ans de la libération, cette plaque a disparu au profit d’une nouvelle réunissant toutes celles qui étaient dispatchées dans la gare. Désormais le nom de mon grand-oncle ne semble plus vouloir se détacher du marbre comme pour me faire un clin d’oeil et me dire : « si si, je suis bien là ».
Aujourd’hui il ne subsite que son premier prénom d’État Civil et son nom de famille toujours identifié sous celui de la gare où il était rattaché. Lucien a disparu de la plaque. Lucien a depuis bientôt 78 ans disparu de la surface de la terre. Mais Lucien réside toujours dans la mémoire de sa « Coco », et…. tout comme Sylvie B.Y a ravivé le souvenir de sa maman Georgette sur ce modeste blog, je me dois de raviver la mémoire de mon grand-oncle Lucien sur cette toile.
Mais pour raviver sa mémoire je devais partir à sa recherche. Tout d’abord au travers les rares photos qui restaient et que ma maman fut capable sans hésitation d’identifier. Puis en parcourant le net et en tombant sur le site « Mémoire des Hommes ». La machine était lancée. J’ai fait la connaissance du Président du cercle généalogique des cheminots qui m’a indiqué à qui m’adresser pour obtenir les archives professionnelles, de resistant et de prisonnier de guerre de mon aïeul.
Les premiers à qui j’ai donc écrit et qui ont répondu furent les Archives de la SNCF situées à Béziers.
Quelle émotion lorsque je découvrais le dossier administratif de mon grand-oncle….
….Oh mon Dieu la honte ! Quoi ? Qu’est-ce ? Que retient-on de lui ?

Entre autre qu’un jour il a abandonné son service pour se rendre dans un café !
Je lisais ces lignes et un sentiment de honte m’accablait. Mon Grand-oncle avait déserté son taf pour se rincer l’gosier ! Je bloquais sur ces lignes… Voici donc tout ce que la SNCF retenait de lui ?
Je fis lire ces lignes à sa nièce adorée qui s’en amusa : « Mon oncle n’a jamais profité de la retraite des cheminots ; il est mort avant. Il a perdu 35 kilos dans un camp de concentration alors on peut bien lui pardonner d’avoir fêté un évènement ce jour-là ! »
Du coup le reste de ses activités et de ses mérites professionnels n’avaient plus la même saveur. Mes parents qui s’étaient rendus chaque jour au travail, qui nous en avaient transmis la valeur comme on remet un trésor familial, tous ces ancêtres qui avaient consacré leur vie et leur santé au travail, voilà qu’une remontrance souillait la mémoire de l’un d’eux… ou tout du moins l’humanisait : un jour dans sa carrière – pour quelle raison, mystère – ce brave homme s’était rendu au café.
C’est avec fébrilité que j’attendais des nouvelles des archives FFI de Caen. À l’ouverture du mail un sentiment d’apaisement m’envahit : la personne à l’autre bout de la connexion internet finissait son message par une note qui marquait du respect…
…. se pouvait-il que je découvre autre chose sur lui ?
Mais avant toute chose laissez-moi vous conter la Fabula comme elle m’a été rapportée enfant puis adolescente :
« Ma mère était la deuxième d’une fratrie de trois enfants. Il y avait d’abord mon oncle Lucien, puis ma maman et enfin mon oncle M.
Lorsque la guerre de 14-18 a éclaté, la première usine d’armement qui a été bombardée était celle où travaillait leur père. Ma grand-mère s’est retrouvée veuve avec trois enfants en bas âge à élever.
C’est le curé du village qui l’a présentée à une riche famille anglaise qui cherchait une nourrice pour ses enfants. Ma grand-mère est ainsi partie travailler une quinzaine d’années en Angleterre. Elle envoyait chaque mois de l’argent pour élever ses enfants.
Tes deux grands-oncles ont été placés comme garçons de ferme et ma maman a été élevée par son grand-père, un cordonnier quasi aveugle mais qui pouvait déchiffrer les défauts d’une chaussure en l’éffleurant du bout des doigts.
Tous les trois n’ont pas fait beaucoup d’études et tes oncles étaient quasiment illettrés.
Lorsque leur mère est revenue en France elle s’est promis de leur donner une instruction et de leur trouver un emploi stable de fonctionnaire. Elle les a ainsi fait tous les deux entrer aux Chemins de fer. »
Voici comment un gamin orphelin de père, séparé de sa fratrie et de sa mère, garçon de ferme élevé au grain et aux travaux manuels, se retrouve un jour un vaillant manœuvre loin de sa Charente natale.

MuB

