J + 2

Deux jours. Elle aura attendu deux jours seulement avant de poser la fameuse question. 

Deux jours pour déjà m’exaspérer ; mais c’est normal. Après tout, toutes l’ont déjà posé, que ce soit à J 1 ou J 8.
Moi-même je me la suis posée. C’est même devenu avec le temps et bien malgré moi un test psychologique auquel j’assistais, lorsque je répondais à leurs attentes leur question. 

Elle m’exaspère mais je suis obligée de répondre par l’affirmative. Elle veut savoir où ? Je lui explique « où » bien qu’elle ait tout son temps pour le découvrir. Quelques heures plus tard je la prend en flagrant-délit mais elle ne lève même pas les yeux sur moi, trop absorbée par sa lecture. Plusieurs classeurs s’étalent devant elle. Je la laisse et préfère attendre le lendemain pour la réprimander. Mais la réprimander de quoi au juste ? De sa curiosité ? De l’empressement qu’elle a à l’assouvir ?
Ou bien devine-t-elle comme moi qu’elle ne restera pas longtemps et en profite-t-elle…

J + 6

Celle-ci paraît sympathique, même si elle n’est pas très bavarde ni très curieuse ni très enthousiaste. Elle prend son travail d’observation à coeur. Trop même. Elle restera plus longtemps que la précédente car elle possède déjà toutes les qualités pour se préserver. Surtout du travail. 

–  » Peux-tu m’aider à nettoyer les tables s’il te plait ? »

– « Je ne suis pas sensée être en observation  ? »

– « Tu es sensée observer les enfants mais les tables te connaissent suffisamment maintenant pour que tu puisse m’aider à les nettoyer. »

Elle rie. C’est un bon point. Elle attend que je désigne le placard sous l’évier pour aller chercher une lavette. C’est moins bon, surtout pour moi. C’est le préambule de ce qui m’attend dans quelques semaines.

Sa question – « la question » – tarde à venir mais je la soupçonne de tarder à la poser pour les mêmes raisons qu’elle a tardé à pousser le balai sous prétexte qu’un agent de l’entretien peut le faire à notre place. Elle est dans l’hésitation. Le travail à fournir est-il à la hauteur de sa fonction ?

Autant celle qui l’a précédée ne m’a laissé qu’un vague souvenir (2 mois ce n’est pas suffisant pour marquer la mémoire), autant celle-ci m’impressionne par le peu d’entrain qu’elle met à participer aux tâches quotidiennes. Elle hésite. Elle hésite à franchir le pas. A s’impliquer. A lâcher la part d’elle-même qui s’émeut, qui peut faire vaciller toute la machinerie et dévoiler sa fragilité.

J  + 6

Une autre professionnelle encore. « La question ». Ma réponse.

Toute comme « J+2 » je la découvre plus tard dans le bureau. Elle lève la tête, m’aperçoit, rougit. Je m’assied, prend le cahier de transmissions et baisse la tête… pour mieux l’observer. 

Elle vient de province et concède avoir du mal à s’adapter au tumulte parisien. Elle essaie de reproduire dans son appart de banlieue son quotidien d’antan. Ses trajets ne concernent qu’un petit périmètre maison – Auchan – travail et elle ne connait de la capitale que la tour Eiffel qu’elle a visité deux fois.

Elle repose le classeur et se saisit d’un autre. Le combien est-ce ? Ses yeux s’abaissent au fur et à mesure de la lecture tandis que ses sourcils se lèvent ou se froncent, que sa bouche s’arrondit ou se plisse. Elle a la fâcheuse manie de mâchouiller un chewing-gum et déglutit chaque fois que ses yeux cessent de bouger et fixent un endroit précis du texte. J’ai l’impression d’observer le passager d’un train qui bouquine un polar. Elle est curieuse. Je m’intéresse à ce que je suis sensée écrire et ne prend pas conscience un seul instant que cette fille assise en face de moi fera une carrière bien plus longue que la mienne en pouponnière.

J + 8

Encore une provinciale, mais pas du même endroit. Elle fait plus classe. Plus classe que la plupart d’entre nous qui ne prenons même pas la peine de visiter un Sephora pour marier le lait corporel à notre eau de toilette. Plus classe que moi qui porte des joggings et des tee-shirts. Son maquillage est léger mais travaillé. Elle passe à peine la trentaine qu’elle sait déjà ce qui ne lui va pas et qu’elle ne portera pas. Qu’il s’agisse de son jean, du ricil ou de sa chevelure, c’est la bonne coupe, la bonne couleur et la bonne longueur. Tout en la détaillant du regard je découpe mes morceaux de papier. 

Tout a l’air bien chez elle et c’est ce qui me met mal à l’aise. Elle entre dans la catégorie supérieure d’entrée de jeu, faisant partie de celles en qui on a confiance et qui sont déjà de bons éléments avant même d’avoir fait leurs preuves. Il suffit d’écouter ses questions ou ses raisonnements. Elle aussi met du temps à participer aux taches ménagères qui sont les seules choses qu’on peut lui laisser faire pour le moment. Elle n’attend cependant pas comme la précédente que ce soit une professionnelle qui l’invite à bosser pour en prendre l’initiative. C’est un bon point.

Elle pose beaucoup de question relatives à notre fiche de poste. J’hésite sur la plupart car je ne me suis jamais vraiment souciée de savoir ce que concernait mon rôle propre. Décidément elle est forte ! Autant elle ne sait pas bien ce qu’est une pouponnière autant elle sait ce qu’est une auxiliaire. 

J’ai hâte de l’observer lorsqu’elle épluchera les classeurs. Ce sera chose faite à J + 8 and the fatidique question. Comme d’habitude je m’installe à l’angle du bureau et laisse ma nouvelle collègue prendre place derrière. Elle opte pour le tir groupé et réunit 4 classeurs en face d’elle. De mon côté j’observe attentivement le patron de mon magazine et remarque qu’ils ne se font pas suer chez « Héléna Créative »: leur corbeau d’Halloween est exactement le même que celui d’il y a deux ans sauf qu’une plume est épinglée à son chapeau au lieu d’une fleur et que ses pattes sont recouvertes de neige au lieu de feuilles. Après un découpage en règle du bec et des ailes je relève les yeux de mon ouvrage et m’aperçois que les pieds de ma collègue effleurent presque les miens. Elle est renversée dans le fauteuil – un vrai, à roulettes -jambes tendues; croisées, et tiens le document à la perpendiculaire du bureau. Je n’ai donc aucune vue sur l’écrit mais seulement le nom de l’enfant étiqueté sur la tranche et la face du classeur.

Son visage reste impassible. Si j’étais assise en face d’elle dans un train j’opterais pour une lecture du plan du RER. Celui où on ne sait jamais vraiment si deux lignes se rejoignent bien à la même station tellement les jonctions sont bizarrement dessinées.

Toujours impassible elle me demande la signification de plusieurs abréviations. Je m’empresse d’y répondre et d’y adjoindre quelques explications. Elle m’écoute et m’observe mi-amusée, mi-concentrée… enfin avec la tête d’une personne qui vient de comprendre que les gros ovales sont bien des jonctions entre deux lignes de RER. C’est à mon tour d’être le rat de laboratoire. Ses questions tournent autour de mon passé ici et ailleurs. S’y ajoute une question très bizarre: « Combien de temps encore comptes-tu travailler ici ? »

C’est le genre de question que je ne me suis jamais posée. Et me voici en train de réfléchir à la meilleure réponse à donner. Qui dit de longues années signifie que je me donne corps et âme à mon métier. Qui dit deux ou trois ans signifie….

-« Deux ans, trois ans pas plus. »

Sans m’en douter je viens de réécrire mon destin. Celui de l’autre fille durera beaucoup plus longtemps bien que chaque année elle prétende qu’il s’agit de sa dernière dans l’institution. J’en suis là à me triturer le cerveau et me demander où je serai dans deux ans lorsque je me rend compte qu’elle a déjà épluché 5 dossier et qu’elle en reprend un sixième. Elle saute volontairement les premiers chapitres pour cibler les paragraphes qui l’intéressent. C’est une curieuse. Très… curieuse. Au sixième classeur je décide même de la classer dans la catégorie insatiable, ce qui a pour effet de me rassurer car enfin je lui trouve un défaut qu’elle ne perdra jamais.

J + 7

Je l’aime bien. En plus elle a attendu J + 7, ou plutôt je lui en ai parlé à J + 7. Elle s’exprime bien sans pour autant chercher ses mots. Le feeling passe bien entre elle et les enfants et c’est une bosseuse, une vraie. Elle a une expérience de dingue et des anecdotes à revendre. Elle ne monopolise pas le temps de travail et tandis que j’en arrive à ces conclusions elle est assise dans le bureau, silencieuse, fronçant les sourcils tout le long de sa lecture. 

Elle parait hyper concentrée. Rien ne vient la perturber, pas même mes découpages de Pâques. Au bout de 3 classeurs elle arrête, fatiguée. Elle me pose des questions. Rien sur les sigles. Son intérêt se porte sur la déontologie et au fur et à mesure qu’elle met à jour son point de vue, au fur et à mesure je me dis qu’elle est vraiment bien.

Je suis même fière de l’encadrer car une partie des éloges de l’équipe me reviennent. Nous discutons déontologie, expérience professionnelle passée et présente et je ne me lasse pas de me féliciter de l’accueillir sur mon poste. Elle aussi fait partie de la crème de la crème sauf qu’elle ne le sait pas; ou qu’elle feint de ne pas le savoir. Travailleuse acharnée mais discrète, d’humeur égale et toujours polie, elle a un petit côté mélancolique qui lui donne de la profondeur lorsqu’elle parle d’une situation.

Côté vestimentaire elle n’a rien à envier à J + 8 parce qu’elle a une classe naturelle. Elle aussi travaille son look jean-chemise cintrée-écharpe saharienne. Elle doit faire un 36 et rien que ça ça m’épate car elle dépasse le mètre 75. Tandis que mon regard s’évapore vers la porte fenêtre donnant sur le jardin elle décide de ranger les classeurs et de s’intéresser au cahier de transmissions.

J’étend mes jambes, cogite au temps que cela va me prendre à faire passer un café. 4 tasses me semble un bon dosage rapport quantité/temps. Je m’apprête à me lever et j’ai soudain un pressentiment: elle ne restera pas. Elle est trop bien. Trop droite dans ses bottes et sensée dans sa tête. L’avenir me donnera raison, elle reprendra ses études comme bon nombre de J + 7 que j’ai croisé dans ma carrière. Déjà en la laissant je suis nostalgique. De son idéologie, de son approche des gens et des enfants. De sa richesse intérieure. 

Bien des années après, penchée sur mon ordinateur, je me demande pourquoi elle ? Pourquoi avoir choisi cette J + 7 et non une autre ? Et cela m’est revenu: un jour, lors d’une réunion où toutes les deux étions assises côte à côte, on nous a interrogées sur l’absence ou au contraire la frénésie de curiosité qui s’empare des nouvelles. Nous avons été les deux seules à avoir clairement émit le même sentiment: celui de préférer le nouveau professionnel qui cherchera à assouvir sa curiosité et demandera « pourquoi« … et de se méfier du nouveau qui prétend ne pas s’en soucier alors qu’il a libre accès aux réponses et crève tout autant que l’autre de savoir Pourquoi ?

J + 3

Elle vient d’ailleurs. Je veux dire d’une autre pouponnière. Elle connait son job, ça se voit. Ne tombe pas dans les pièges de débutante, ça se comprend. Elle respecte scrupuleusement le « temps » d’observation, ça me fait suer. Elle se lasse déjà de nos défauts et ça, ça m’énerve. Pourquoi ? Parce que invariablement, comme toute professionnelle qui vient d’un ailleurs similaire elle va comparer, étudier et changer…. nous changer !

Mais je réalise à J + 3 qu’elle ne nous changera pas. Parce que même si on a un regard acéré du métier, même si on choisi à la virgule près ses mots auprès des enfants, même si on pratique les soins mieux et différemment de ses nouvelles collègues, même si ce qu’on fait ici c’est nul et loin de ce qu’on a connu avant ce n’est pas à J + 3 qu’on décide de comprendre pourquoi ? Et ça, aucune parmi les « anciennes » n’ont cherché à l’apprendre avant. Parce que c’est mal. Parce que c’est déplacé. Parce que c’est prétentieux. Parce que c’est injuste.

Vis à vis de l’enfant.

Mais dans ce cas…

…Pourquoi ?


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