En pouponnière vous serez tôt ou tard rattrapé par le mal kryptonien, celui qui touche uniquement les super-héros.
Quoi ? Vous autre travailleur social ne vous êtes jamais senti pousser une cape d’invincibilité sur le dos ? Vous n’avez jamais échangé de regard entendu lors d’une réunion avec votre « Robin », le co-justicier qui partage votre vision de l’enfant, du métier, de chaque situation ? Vous seuls êtes détenteurs « du regard juste » !
Face à vous une horde d’ennemis qui évolue à vos côtés ! Chacun veut le bien de l’enfant et chacun défend mordicus son point de vue ! Nous n’avons plus seulement un Batman et son Robin mais la panoplie complète des super-héros également disponible dans sa version mythologique pour les nostalgiques de la tragédie grecque.
Durant ma carrière j’en ai vu défiler pas mal ! La plupart se posent en défenseurs de la cause perdue et rien qu’avec leurs paroles ils arrivent à vous faire décoller du sol de quelques centimètres… non pas tel superman, plutôt tel un yogi las de s’adapter, et qui libère ses chakras pour pas virer antihéros.
Faut m’comprendre ! Un gradé-héros c’est comme un haut-fonctionnaire qui prend ses marques dans son nouveau ministère : il réattribue les rôles et les bons points à chacun et il réorganise la déco de son bureau. Il vous explique que le génie ne tient pas à trois meubles disposés de telle manière mais à l’intention qu’on y met derrière. Alors vous foncez et suivez ses directives en attendant qu’il aille prospecter d’autres ailleurs et que son remplaçant vous explique que l’aménagement d’un lieu ne dépend pas de l’intention qu’on y met derrière mais du….
Quoi moi ? Me suis-je un jour sentie super héros ?
…
Hum, oui bien sûr ! Je vous l’ai dit c’est un mal qui touche quiconque croit agir en bien sans s’interroger sur les rouages du système. Pire encore : je fais partie de cette gente de super héros qui vit dans l’anonymat, mais sait qu’elle agit pour le mieux malgré les dérives des autres…. ça y’est ? Vous pigez dans quelle mélasse on patauge ?
Continuons: dans une cellule familiale normale vous avez le père et la mère. Tous deux essaient d’agir conjointement pour le bien de leur progéniture. Parfois ils sont en désaccord. Cela créé soit des tensions, soit des compromis ou soit du standby. Eh bien multipliez deux par une petite vingtaine. Une pouponnière c’est différentes castes de super héros qui gravitent de façon concentrique autour de l’enfant. Chacun possède un super pouvoir qui des fois n’est pas compatible aux autres malgré leurs similitudes apparentes.
Pour ne citer que mon exemple j’ai effectivement été persuadée d’être au top ! J’écoutais sagement les conseils des méga-héros afin de perfectionner mon travail. Avec mes collègues nous nous félicitions de la synchronisation de nos gestes, de la portée de notre travail au quotidien. Bien qu’il faille régler un super rayon au final nous étions garantes du bien être de la jeune population Kryptonnienne.
Sauf qu’il y a toujours un héros présent pour pointer la petite faille dans votre organisation. Du coup vous déficelez vos capes et les mettez à plat pour comprendre où se situe l’accroc. On vous demande de détricoter le vêtement et de le tisser selon de nouvelles normes interstellaires. La nouvelle coupe du costume tombe juste cependant une autre petite faille apparait. On vous conseille alors d’échanger vos capes.
De votre côté vous regrettez votre vieille tenue. Sa couleur était un peu passée, la coupe était ringarde mais bon sang ses pouvoirs étaient efficients ! Alors le petit héros se rebelle et se met lui aussi à pointer du doigt la manière dont le super-héros attache sa cape autour du cou. Il se met à énumérer les ratés dans la super-vision de l’autre. D’ailleurs comment ce dernier peut-il avoir une telle vision de l’enfant en passant si peu de temps auprès de lui ? Le héros ordinaire, lui, en passant tout son temps auprès de l’enfant est fortement rabroué dans ses propos. Il n’y peut rien si son point de vue est réglé sur son coeur et palpite dangereusement, s’il ne possède pas la super-panoplie qui permet de parler d’un enfant sans le fréquenter continuellement.
Mais comme le centre d’intérêt de la planète Krypton s’appelle l’enfant il faut bien que chaque habitant qui l’approche dise ce qu’il fait pour lui et ce qu’il pense de lui sinon à quoi sert donc un super-héros ? Alors chacun s’accorde le droit de dire ce qu’il pense de l’enfant, du voisin. Chaque caste, en plus de se concerter, s’affronte, car chacun veut apporter son super-pouvoir à l’édifice sans prendre conscience que si c’est le rayon thermique il peut tout faire effondrer.
Rassurez-vous, l’épilogue est heureux car tous perdent brutalement leurs pouvoirs. Un matin ils se réveillent et réalisent que malgré leurs effort ils n’arriveront jamais complètement à rendre le sourire à l’enfant. C’est facile de se prendre pour un super-héros vous savez. Il suffit pour cela de négliger l’histoire de l’enfant, sa famille, son environnement en imposant un nouveau système éducatif que j’apparente personnellement plus à un système d’enfermement : sur soi et sur l’extérieur. Comment ne pas se sentir meilleur face à un parent condamné par jugement ou volontairement abandonnant ?
J’ai été tentée de croire durant ma carrière d’avoir fait mieux que ces parents absents, mais il y avait 8 personnes pour prendre mon relai. Seule, aurai-je mérité mes super-pouvoirs ? Non, j’aurais fini pas élever la voix et ma personnalité lissée se serait craquelée. Parce que ces enfants habitués dès le plus jeune âge au système connaissent déjà vos limites et savent que vous êtes nombreux à vous relayer. Ils ont affaire à des adultes recouverts d’un vernis incolore qui répriment partiellement leurs émotions.
Un parent, c’est un être humain qui se livre à 100%. Que ce soit en bien ou parfois de travers. Une maternante c’est un être humain qui se livre à 60%. L’enfant n’est pas dupe. Il est lui aussi doté de supers pouvoirs et mesure les émotions qui couvent sous le coeur du héros lambda. Mais ses pouvoirs s’arrêtent là car il ne saisit pourquoi là où son ou ses parents – ont failli, 15 personnes sont nécessaires pour réussir. Ses parents sont-ils des zéros. Il teste alors les super-héros et lorsqu’il trouve la faille alors il réalise qu’ils sont de piètres humains garants durant 8 heures seulement de super-pouvoirs. Mais ce n’est pas un simulacre de « bien-agir » qui répare ses blessures. L’enfant a également besoin de s’affronter à de vrais individus qui se livrent à 100% ! Il va les trouver : ce sont les autres enfants qui l’accompagne dans son séjour au sein de la planète Krypton.
Vous pouvez agir de la même manière, trouver le mobilier adéquat, prendre en charge chaque enfant dans un ordre précis, accorder vos violons sur la musique de vos super pouvoirs, être 6 ou 20 professionnels… il y a quelqu’un que vous ne pourrez jamais modeler selon un idéal et qui est différent à chaque fois : c’est l’enfant.

