« Elle pleurait tellement ! Elle poussait des hurlements ! J’avais beau lui dire d’arrêter de pleurer elle recommençait encore plus fort. Elle savait que j’avais peur de mes voisins, qu’ils frappent à la porte et me demandent ce que je pouvais bien faire à ma fille pour qu’elle crie comme ça. Alors ni une ni deux, je la sortais en poussette à 22 ou 23 heures du soir. Y’avait que ça qui la calmait et je ne voulais pas avoir la police ou les services sociaux sur le dos à cause de voisins qui ne comprennent rien aux enfants. »
Ces paroles ne croyez pas qu’il s’agisse de celles d’une maman dont l’enfant était placé à la pouponnière. Non. Il s’agit là des paroles d’une collègue travaillant à la pouponnière !
Comment en sommes-nous venues à parler de cela ? Eh bien à force d’observer et de nous identifier aux parents ! A force de nous dire: « eh merde ! Cela pourrait être moi, ma soeur, mon ami, mon cousin, ma voisine… »
Ceci était d’autant plus vrai lorsque nous cottoyions les parents. Que leur humanité nous touchait, au sens propre comme au sens figuré. Pourquoi appréciaient-ils la présence des maternantes ? Peut-être parce que, au delà du fait de leur parler de leur enfant et de prendre soin d’eux, elles possédaient cette simplicité,ce film ténu d’appréhension qui les rapprochaient dangereusement de la sympathie et non plus de l’empathie.
Ai-je éprouvé de la sympathie pour les parents séparés de leur enfant ?
OUIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Je l’ai dit dans des précédents articles, je suis issue d’un milieu modeste. Malheureusement, le « milieu modeste » recouvre une majorité de la population française. C’est probablement pourquoi j’ai ressenti de l’affection pour ces familles éclatées malgré elles. C’est pourquoi aujourd’hui encore, avec d’anciennes collègues nous nous interrogeons sur les critères ou les aléas de la vie qui font que telle famille sombrera dans les affres du « social » et telle autre non ?
Il faut avouer que le premier soutien reste et restera toujours la famille. Si les proches d’un parent en détresse ne sont pas là pour le soutenir et l’aider, il est certain qu’il aura de plus grandes difficultés à remonter la pente. Bien sûr que rien n’est simple dans la vie et que parfois la famille peut devenir un handicap sur cette ascension mais bon. Dans la majeure partie des cas (et heureusement), la famille reste le premier soutien viable du parent en difficulté.
Alors oui, nous autres maternantes, possédons une proximité de coeur vis-à-vis des parents en difficulté. J’ai été étonnée du nombre de professionnelles qui ont elles-mêmes souffert de carence affective, de placement en institution ou en famille d’accueil, issues de parents ou de grands-parents eux-mêmes abandonnés ou en difficulté. A croire que leur vécu ou celui de leurs proches les ont attirées d’une manière ou d’une autre dans le social. D’ailleurs certaines ne se cachaient pas d’avoir choisi cette voie volontairement, pour faire lien à leur propre histoire.
Quelle est l’autre lien qui nous unissait aux parents ?
Ma foi les difficultés que nous éprouvions à notre tour face à la colère de leur enfant.
Quoi ? Qu’ai-je dit ? Qu’ai-je révélé de vrai ou de grave ?
Que nous aussi nous pouvions nous retrouver en difficulté face à la colère d’un enfant ?
Aïe ! Miséricorde ! Quel scoop ! Hou là là ! Un enfant est capable de faire une colère à quelqu’un d’autre qu’à ses parents ! Vous souriez amis lecteurs. Mais arrêtez vous un instant et songez que l’on vous retire votre enfant vis-à-vis duquel vous êtes en grande difficulté et que celui-ci soit placé au sein d’un institution ou d’une famille d’accueil. N’allez-vous pas douter ? N’allez-vous pas vous dire que là où vous avez failli d’autres, dont c’est la profession, réussirons ! N’allez-vous pas vous considérer comme le dernier des vauriens incapable de gérer, d’éduquer, d’élever votre enfant ?
Alors une colère, pensez donc ! Pour eux autres professionnels de la petite enfance c’est de la routine ! Ni une ni deux ils font cesser les larmes et renaître la joie dans le coeur du tout petit ! Mmmmmm…
Si la carrière d’un professionnel était aussi simple qu’on ne souhaite la vie… Oui Madame, oui Monsieur, nous autres professionnels arrivons à faire cesser les pleurs et les cris d’un enfant….. mais au bout de combien de temps ? Les cris d’un enfant dans un petit appartement miteux de la banlieue parisienne se répercutera contre les murs, les meubles, rebondira jusque chez les voisins qui refuseront de laisser mourir le son qui au contraire s’emplira dans leurs oreilles, camouflant le générique du 20 heures ou leur quiétude toute relative du vendredi soir. Alors ils se lèveront et frapperont à la porte du dessus non pour s’enquérir de l’enfant mais pour prendre la mesure du week-end à venir… sera t-il chaud et ensoleillé ou bien criard et pleurnichard ?
La liberté des uns s’achève amèrement là ou commence celle des autres…
Les murs d’un établissement sont certes plus épais, mais les cris et les pleurs se répercutent de la même manière. La seule chose qui change c’est le voisinage. Celui-ci prendra l’apparence d’une puéricultrice, d’un cadre, d’une secrétaire, d’une psychologue… enfin de toute personne extérieure à l’appartement l’unité. Le même sentiment de culpabilité et d’incompétence, qu’a connu tout parent face au Durand du dessous, emplira les poumons et le cœur de la maternante qui souffre tout autant que l’enfant de ne pouvoir agir rapidement et efficacement.
Je termine donc mon article sur un dicton catalan : « Mieux vaut un bon voisin, qu’un bon cousin »

