C’est bien d’une visite dont je vais vous parler, car un parent en pouponnière c’est comme un touriste devant des sculptures de Botéro qui ne sait tout d’abord pas comment appréhender l’oeuvre ni où se placer. Il y a bien des personnes pour le diriger mais ils sont autrement plus coutumiers des lieux et leurs explications s’apparentent au charabia du guide espagnol qui vous explique dans un français approximatif pourquoi et comment vous vous retrouvez ici.
La comparaison s’arrête là bien entendu. Le parent dans une pouponnière c’est un individu divisé, coupé en deux, qui attend de retrouver son enfant, cette autre partie de lui.
Il y a la honte qui l’envahit progressivement: tout d’abord chez lui, puis dans le bus, le métro ou dans cette voiture qui le conduit à l’adresse indiquée. Devant la porte de l’établissement, il se retourne furtivement, savoir si quelqu’un l’aperçoit. Son palpitant cogne à 100 à l’heure et une multitude de craintes s’y insère: va-t-on lui refuser l’entrée, va-t-on lui interdire la rencontre ou pire, son enfant a-t-il oublié son souvenir ?
C’est en étranger qu’il pénètre dans la pouponnière. Ne parlant pas la même langue, ne comprenant pas ce langage, ne saisissant pas la subtilité des gestes, il est simplement abasourdi par la machine qui s’abat sur lui et le broie… car même si c’est temporairement, même si vous récupérez votre enfant, il y a une part de votre individu qui est amochée, empourprée de honte et qui souffre silencieusement. On vous a désolidarisé, votre enfant et vous, et seul le temps va devenir votre allié ou votre ennemi selon la durée qu’il va considérer nécessaire pour vous réunir de nouveau ou vous étranger à jamais…
Non, ce n’est pas une faute de frappe: l’institution pouponnière formate votre enfant selon de nouvelles normes qui, sur la durée, en font un étranger. C’est donc vous qui allez faire l’effort d’apprendre cette nouvelle langue, ces nouvelles coutumes, ces nouvelles odeurs, ces nouvelles couleurs. Votre enfant a réussi à s’acclimater à ce nouveau lieu donc à vous de vous familiariser avec cet autre enfant.
Désormais il vous rencontre accompagné d’un adulte qui le tient par la main ou dans ses bras. Vous l’observez se blottir contre cet autochtone et avez envie de l’arracher et courir loin, très loin. Vous essayez d’adapter votre langage et vos gestes aux visages qui se tendent vers vous. Vous n’avez qu’une envie, c’est d’apprivoiser le petit être qui vous interroge du regard et contenez toute votre tristesse et vos larmes dans l’énergie qui vous est nécessaire pour simplement le saluer, lui dire que vous êtes son Papa ou sa Maman.
Qu’est ce que ces deux mots signifient ici ? Comment le jeune enfant les interprète-t-il ? Je suis ta « Ma-man ». Mais qu’est-ce qu’une mère obligée de s’agenouiller devant une assistance docile pour se mettre au niveau de son enfant et lui tendre les bras. Si l’enfant se recule elle est obligée d’user de patience pour pratiquer des gestes enfouis dans la mémoire de son fils ou de sa fille. Un parfum, une chanson ,un regard, un tissu, une caresse, une position deviennent des indices parsemés au sol de cette pièce de 10 mètres carrés. Le petit Poucet les ramasse, tout d’abord timidement puis avidement. Il se met à y croire ce petit Poucet que vous avez abandonné dans une forêt étrange peuplée de gens « normaux ».
Mais comme dans le conte il faut bien un gentil et un méchant et vous regrettez d’endosser l’étiquette du second. Vous baissez bien trop rapidement les yeux ou éludez les questions pour éviter cette inquisition de votre âme faite à chaque parole, à chaque réponse donné au travailleur social. Vous voudriez vous retrouvez seul avec votre enfant mais c’est trop tôt, ils n’en savent pas suffisamment sur vous pour vous y autoriser. Vous acceptez donc de vous dévêtir de votre histoire, de son histoire, vous vous effeuillez vite, maladroitement, jusqu’à ce que ce l’on vous autorise à vous rhabiller mais en laissant accroché à la chaise, malgré avoir plusieurs fois tiré énergiquement dessus, votre fierté.
Le temps. Ennemi mortel, c’est lui qui là encore décidera de vous rendre les sentiments, les droits qui sont les vôtres et que vous avez perdus. Le temps il ne veut pas savoir, tel ce fonctionnaire qui vous fait face, pourquoi vous avez perdu votre enfant et vos droits. Le temps se joue des transactions, des saisons, des anniversaires qui se fêtent ailleurs qu’à la maison. Le temps va vous anesthésier car vous allez le croire inoffensif: vous laissant plaisamment vous relever, vous dépêtrer de vos galères. Et vous allez vous relever, vous allez enclencher les démarches nécessaires parce que c’est tout ce qu’il vous reste à faire: des démarches. Et c’est seulement à ce moment que vous allez réaliser le temps qui vous sépare déjà de votre enfant. Le temps qui le sépare de votre famille. le temps qui crée de nouveaux souvenirs « avec » ou « sans » selon de quel point de vue on se penche.
Vous allez accuser le personnel de la pouponnière, intérieurement ou à voix haute. Ils font de votre enfant un étranger mais en réalité il font auprès de lui leur travail. C’est le temps qui étrange votre enfant. c’est le temps qui l’accoutume à un autre mode de vie. Votre enfant ne vous a pas oublié. Il ne vous oubliera d’ailleurs jamais. Non, c’est le temps qui vous oublie, c’est le temps qui vous efface lentement. Quant à votre petit: il faut bien qu’il l’occupe son temps. Car son temps à lui est six fois plus long parait-il que le votre. Un enfant que l’on croit patienter durant un quart d’heure patiente en réalité 6 fois plus longtemps. C’est pourquoi l’on évite de dire trop longtemps à l’avance à un enfant qu’il va faire telle sortie ou telle activité.
C’est pourquoi aussi un enfant s’habitue si vite à ce lieu. Une heure passée en pouponnière à attendre son enfant cela correspond à un après-midi pour lui. Alors un enfant qui va patienter des jours, des semaines, des mois voir des années participe en fait activement à la régénérescence de ses souvenirs, de son histoire, de votre histoire qui s’éloignent à pas de géant. Pour ne pas sombrer. Dites vous pour vous consoler qu’au fur et à mesure qu’un enfant grandit, cette attente diminue: 6 fois plus devient 5 fois puis 4 puis 3 puis… deux visites seulement par mois, puis une seule par an parce que vous avez laissé filer le temps, parce qu’il a gagné sur vous.
La visite d’un parent en pouponnière ce n’est pas simplement revoir son enfant et agir pour son bien. C’est une course contre la montre, contre le temps qui lui ne s’arrête pas pour attendre ses concurrents.
L’arme du temps
MuB nous offre ce portrait qui décrit avec beaucoup de sensibilité l’émotion d’un parent qui vient voir son enfant dans une pouponnière. Tableau très révélateur du combat intérieur que suscitent la souffrance, l’impuissance et l’amour dans le coeur d’un parent d’enfant placé. Souffrance qui affaibli l’être face à ses devoirs mais aussi ses droits, impuissance face à la »norme » qui en évalue les risques pour l’enfant. Mais résistance d’un amour qui fait tenir encore, malgré les regards peu amènes et les sous-entendus aveugles. Parent tout de même, parent toujours, espérant que la blessure du temps ne change rien à l’amour.

