Vous êtes-vous déjà projeté dans l’avenir d’un enfant ou d’un adolescent dont vous prenez soin ?
Personnellement, cela ne m’est jamais arrivé. Il y a bien des professionnels qui présagent à tord ou à raison du futur d’un enfant placé, mais, sérieusement, je n’ai pour ma part jamais réussi à imaginer l’adulte que deviendrait cet enfant. Je peux deviner les traits de caractère ou les qualités qui surgiront plus tard, les traits du visage qui vont s’affiner ou au contraire se durcir, mais c’est tout. Mes dons à moi s’arrêtent là. Il y a cependant un enfant pour qui je me suis projetée une fois – et si brutalement – dans son avenir. Cette histoire m’accompagnera toute ma vie sans que cela perturbe la sienne. Il s’agit d’une histoire, donc vous ne pourrez jamais en vérifier la véracité car elle n’a pu avoir lieu au 21ème siècle éblouissant que nous connaissons. Donc: il était une fois…
Vous ne le savez peut-être pas mais, en pouponnière, on alimente un album de photos pour laisser un souvenir à chaque enfant qui passe par nos murs (Oui, ils passent par nos murs. Nous avons beau les repeindre, les orner de tableaux, les repousser ou parfois les abattre, ils restent l’enceinte d’une institution fermée). Les anecdotes ont plus d’importance à mes yeux que les photos, car ce sont elles qui plus tard définissent et racontent l’enfant espiègle, rieur, solitaire ou taquin qu’ils étaient durant leur séjour au sein de l’établissement. Je tiens au travers cet article à saluer toutes les auxiliaires de puériculture et toutes les éducatrices de jeunes enfants qui participent à ces albums car, plus qu’un témoignage, c’est de l’amour qu’elles glissent entre ces pages… celui qu’elles se refusent pudiquement à avouer vis à vis de leur profession ou de ces enfants qui en revanche le ressentent et le leur rendent au centuple !
Un jour que je cherchais tous ces petits trésors qui alimenteraient l’album photo de cet enfant, je suis tombée, en fouillant dans la trousse de toilette, sur son bracelet de naissance. Oh joie ! J’allais pouvoir faire le lien entre l’hôpital où ce nourrisson était né et la pouponnière ou il grandissait en attendant de rejoindre la chaleur d’un foyer. Là encore, observez l’ingéniosité des professionnels des maternités qui, faute de moyens, privilégient la présence des stagiaires – dont le temps n’est pas compté – auprès de nouveaux-nés séparés ou privés de parents, et laissent un témoignage très émouvant du passage de ces enfants au sein de leur service dans de petits albums de fortune.
Je regarde ce bracelet, m’amusant à reconnaître la date de naissance et le prénom de l’enfant, mais non, ce n’est pas son prénom qui est écrit dessus. Il s’agit en fait de deux mots, un mot et une lettre plus exactement, qui broient mon coeur et me projettent dans le futur aussi instantanément qu’ une machine infernale de Jules Verne. Je vois alors l’ombre d’un jeune adulte allongé sur son lit et qui feuillette son album retraçant ses premiers mois de vie, et mon coeur saigne, de la même manière que je devine les larmes inonder son visage. C’est simple, toute objectivité a quitté ma conscience. Mais c’est en toute objectivité que je me résous à ce qu’aujourd’ hui cet adulte ne lise jamais ces mots car…
…car ce n’est qu’une fable chers lecteurs, ce genre d’histoire ne peut exister au 21ème siècle. Pour preuve : quand cet adulte du futur lira son album il y découvrira son bracelet avec sa date de naissance et son prénom écrit dessus. Le seul écho qu’ils engendreront dans son coeur est celui du choix de son premier prénom, qui suffit en lui-même à éveiller bon nombre de questions dans le coeur de cet enfant.

