Hôpital du Saint-Esprit à Rome

L’origine des pouponnières

Il était une fois…

C’est ainsi que je pourrais commencer mon article puisque Mr Valentin-Smith nous explique que c’est telle une fable que beaucoup de gens regardent cette histoire. Cela a quelque chose d’amusant, beaucoup de contes relatant les mésaventures de quelque orphelin ou enfant abandonné commencent par « il était une fois ».

Permalien du document: Gallica

Et voici que je me retrouve dans la peau d’un conteur médiéval puisque c’est à cette époque que se situe l’histoire de l’origine des pouponnières ! Alors installez-vous confortablement et écoutez… hum, et lisez:

Il était une fois,dans un pays lointain, appelé pays d’oc, un pieux seigneur, de la dynastie des Guilhem (« Guillaume » en langue d’oil), qui voua sa vie à Dieu, aux malades, aux indigents et aux enfants, il s’appelait Guy de Montpellier.

Il fit construire dans sa ville un hôpital dédié aux « pauvres malades », qui devint très célèbre et dont la réputation dépassa les frontières de la ville et du pays, si bien que la rumeur populaire atteignit rapidement Rome.

Le pape, reconnaissant les bienfaits produits par cet ordre hospitalier, dont la plupart des membres sont laïques, souhaite y adjoindre son armée de prêtres, de prélats, d’évêques et archevêques, afin d’assister ces chevaliers de la charité mais aussi et surtout pour y adjoindre la qualité de Dieu selon le dogme catholique qui n’est pas encore totalitaire en Europe et qui veut faire montre d’actes forts en matière de charité et d’assistance aux pauvres. Quoi de mieux que de verser des dons aux hôpitaux de l’ordre du saint Esprit et d’en faire construire de nouveaux un peu partout en Europe ?!

J’ouvre une petite parenthèse pour vous parler du mot laïque et du sens particulier qu’il prenait au moyen-âge: en ce temps-là, le mot « laïque » distingue l’homme commun, qui doit être enseigné, de l’individu instruit consacré par son état religieux.

Retournons à notre conte qui prend hélas feu sous nos yeux, il s’agit en fait de l’un des hôpitaux de l’ordre, celui de sainte-Marie de Saxe, dont l’incendie est miraculeusement arrêté grâce à l’image de la sainte-vierge que notre bon pape Pascal Ier apporte en procession. Mais la Sainte vierge ne pourra rien contre les guerres de religion et d’autres incendies qui achèvent de mettre à mal cet hôpital.

Cependant le « bien » est fait ! L’utilité des hôpitaux de l’ordre du saint Esprit n’est plus à démontrer et c’est ainsi que, à la demande du pape Innocent III, le bâtiment est entièrement reconstruit en 1198 à Rome pour y recevoir les pauvres et les malades.

En l’an 1204, les bâtiments sont agrandis et les sommes allouées augmentées après un tragique évènement: c’est en effet cette année-là que les pêcheurs du Tibre retirèrent de leurs filets non pas des poissons par centaines mais des nouveaux-nés… jetés dans le fleuve par leur parents.

moyen-âge
Au moyen-âge, les femmes jetaient leurs enfants dans les rivières pour s’en débarrasser

Le pape en fut tellement touché qu’il destina principalement cet hôpital pour recevoir les enfants exposés et abandonnés par leur parents.

Hôpital du Saint-Esprit à Rome
Hôpital du Saint Esprit à Rome
Le même hôpital aujourd'hui
Le même hôpital aujourd’hui

« Dans un appartement qui est derrière l’hôpital, on y entretient un grand nombre de nourrices pour allaiter les enfants exposés, outre les plus de 2000 nourrices de la ville et des villages voisins, à qui on les donne à nourrir. Tout proche est l’appartement des garçons, qu’on y met à l’âge de 3 ou 4 ans, après qu’on les a retirés des nourrices. Ils sont toujours au nombre de 500, et ils y demeurent jusqu’à ce qu’ils soient en état de gagner leur vie à quelque métier ou autre exercice qu’on leur apprend.

Les filles, qui sont en pareil nombre, sont élevées dans un autre appartement fermé jusqu’à ce qu’elles soient en état d’être mariées ou religieuses, et, quand elles sont pourvues, elles reçoivent de l’hôpital 50 écus romains de dot. Elles sont sous la direction des religieuses de cet ordre, dont le monastère est renfermé dans cet hôpital. »

« Au dehors de cet hôpital, il y a un tour avec un petit matelas dedans, pour recevoir les enfants exposés. On peut hardiment les mettre en plein jour, car il est défendu, sous de très graves peines, et même de punition corporelle, de s’informer su ceux qui les apporte, ni de les suivre. »

Tour dépositaire de l'hôpital du saint Esprit à Rome
Tour dépositaire de l’hôpital du Saint Esprit à Rome
Le même tour vu de plus près
Le même tour vu de plus près

L’ hôpital  du Saint-Esprit de Paris naît  durant  la  guerre  de  cent ans

La guerre de cent ans fait rage depuis longtemps en cette France gouvernée par Jean II le Bon, anéantissant le peuple à la misère, et aux violences. Les enfants, comme durant chaque guerre ayant eu lieu sur cette planète et quelque soit le pays, sont les premières victimes.

L’ Hôtel-Dieu n’est plus en mesure de recueillir les enfants orphelins ou abandonnés et les rares foyers à pouvoir les loger et les nourrir ne suffisent plus. Voici Paris assiégée non plus par les Anglais mais par quantité d’enfants mourant de faim et de froid, gâtés par les poux, la gale ou la teigne. Les jeunes filles se font violer la nuit.

C’est pourquoi plusieurs notables de la ville s’en vont requérir auprès de l’évêque Jean de Meulant, pour que celui-ci les autorise à fonder, en 1362, une confrérie du Saint-Esprit afin de bâtir un hôpital qui sera nommé: « L’ hôpital des Pauvres du Saint-Esprit ».

Plan de l'hôpital du St Esprit à Paris

Le 4 août 1445, le roi Charles VII confirme par lettre patente que l’hôpital du Saint Esprit (devenu depuis hôpital du St Esprit en Grêve) n’accueillera désormais que:

– les femmes ou filles pèlerines de nuit

– les enfants orphelins procréés en légitime mariage, n’ayant aucun parent ou amis pour subvenir à leurs besoins

Ces pauvres orphelins sont « au dit hôpital couchés, levés, vêtus et chaussés, alimentés et gouvernés de toutes choses nécessaires à eux, introduits et appris à l’école, tant de l’art de musique que autrement. »

Par la suite les garçons apprennent un métier pour plus tard gagner honnêtement leur vie. Quant aux filles, lorsqu’elles sont en âge de se marier, « on les marie du mieux que l’on peut, selon leur état, aux dépens de l’hôpital. » Elles sont pour la plupart demandées en  mariage par de bons valets ou des compagnons de métier.

C’est pour ces raisons qu’il est essentiel pour l’hôpital que les enfants soient issus de mariage légitime: à la fois pour continuer à recevoir les diverses sommes d’argent et actes de charité de la population et de la noblesse, mais également pour certifier les origines des jeunes filles à marier.

Il est inconcevable à l’époque d’élever de jeunes garçons ou de jeunes filles « bâtards », qui ruineraient la bonne réputation de l’hôpital et l’avenir des enfants nés de mariage légitime. La lettre patente du roi insiste sur le fait que les « enfants trouvés » n’ont pas leur place à l’hôpital du St Esprit en Grève, ou seuls les enfants nés de mariage légitime méritent prières, soins et éducation. Accepter les enfants trouvés c’est cautionner les mauvaises moeurs de certains gens et les inciter à se dépraver puisqu’ils sauront qu’il existe des lieux ou abriter le fruit de leurs péchés.

« Faites bien à ces pauvres enfants trouvés » sont les paroles prononcées par de plus ou moins honnêtes gens qui se servent des enfants exposés « à val des rues » pour quémander de l’argent ou de la nourriture devant les églises de Paris. Voilà le triste sort qui est réservé aux nourrissons n’ayant pas trouvé d’âmes charitables pour les secourir et les aimer.

En juillet 1566, l’édit du roi Charles IX a pour but de sauver l’hôpital du St Esprit en Grève qui souffre du nombre sans cesse croissant d’enfants nés de mariage légitime dans Paris ou ses faubourgs et confiés à ses soins. Cependant les dons sont beaucoup moins importants et l’hôpital est confronté à différents problèmes concernant les enfants recueillis:

– bon  nombre meurent à l’hôpital, dont certains issus de familles aisées. Cependant celles-ci récupèrent le mobilier de l’enfant voire refusent de rembourser les frais dus. Les procès qui s’ensuivent sont onéreux et lèsent les autres enfants pauvres recueillis au St Esprit en Grêve.

– les enfants recueillis par des maîtres d’apprentissage ou gouverneurs quittent ou abandonnent leur maison, se débauchent, rejoignent d’autre maîtres ou, concernant les jeunes filles, sont perdues ou violées, s’accordent et se marient selon leur propre volonté, au grand dam de leur maître ou gouverneur qui sont mis devant le fait accompli.

C’est ainsi que le roi ordonne que le mobilier appartenant à un enfant décédé à l’hôpital soit et demeure au sein de celui-ci. Il ordonne aussi que, lorsqu’un enfant quitte l’hôpital ou la maison de son maître, sans que ces derniers aient été remboursés des frais liés à son entretien et à son éducation, les sommes soient prélevées sur les biens ou le mobilier de l’enfant ou de ses parents. Lorsqu’il s’agit de la débauche d’un jeune homme ou d’une jeune fille, qu’ils se marient à leur gré, « au déçu de leur maître ou gouverneur, ils seront privés et déboutés des libéralités, droits de mariage et autres bienfaits que lesdits maîtres et gouverneurs ont accoutumé leur donner », puisqu’ils en sont devenus indignes et incapables.

Le 23 mars 1680, le roi Louis XIV décide de réunir l’administration des biens de l’hôpital du St Esprit à celle de l’hôpital-Général de Paris, facilitant ainsi la gestion et surtout l’accueil des enfants au sein desdits hôpitaux. La seule distinction notable est le bonnet rouge que portent les enfants nourris des revenus de l’hôpital du St Esprit lorsqu’ils sont accueillis dans l’autre.

MuB


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