Petite dédicace: « Pour Coco, vieille hyène qui se reconnaîtra »

Devant l’afflux positif de remarques et suggestions concernant la leçon numéro 1, j’ai décidé de vous offrir plus tôt qu’il n’était prévu la leçon numéro 2. 

Mais avant je dois vous poser cette question: jurez-vous de l’aimer, de le chérir, pour le meilleur et pour le pire ? 

Qui ça ? Ben votre travail !

Non ! Ce n’est pas une blague !

Lors de l’entretien de notation, formuler ses souhaits pour la nouvelle année c’est comme renouveler les voeux d’un mariage.

Mais pour qu’il y ait union, il faut qu’il y ait amour et bon nombre de couples ne dépassent pas le stade du flirt de quelques jours ou de quelques semaines. Oh ne vous inquiétez pas, l’un l’autre s’oublient rapidement et passent à autre chose. Seul le proche entourage est là pour rappeler les vieilles casseroles que chacun traîne derrière soi. Dans le contexte présent l’entourage proche peut s’apparenter autant à la famille qu’aux professionnels mariés de longue date à l’établissement, chacun connaissant par coeur les petits travers de l’autre.

J’ai revêtu la peau de la professionnelle mariée depuis longtemps à son travail, et qui le voit draguer de jeunes premiers pour les jeter ensuite comme des vieilles chaussettes, parce qu’ils ne répondent pas à ses attentes. J’ai fermé les  yeux sur ses brèves incartades, soit parce qu’il avait raison, soit parce que je l’aimais trop pour lui dire qu’il avait tord. Lorsque c’était le nouveau professionnel qui quittait l’établissement alors je le regardais médusée, presque haineuse du peu d’intérêt qu’il portait à notre travail. Mais il m’est arrivée aussi de me sentir envieuse, voire jalouse de cet autre qui n’en avait rien à faire des promesses de vie heureuse, de bonheur partagé, et qui préférait sa liberté plutôt qu’un CDI. 

J’ai jamais eu ce cran. Mes parents espéraient pour moi une vie rangée: à défaut de me marier à un gendarme, au moins épouser la fonction publique. J’ai hésité, j’ai même eu ma période rébellion, mais très vite j’ai marqué mes pas dans les sillons rectilignes du territorial. Au début c’était juste sortir ensemble, voir si nous étions compatibles, puis un mois s’est écoulé, deux, et nous avons finalement franchi le pas de la co-habitation. Attention ! Pas de fiançailles ni de mariage en vue, pour cela il fallait que je passe un concours. Un peu comme se présenter à la famille quoi ! Mais le soucis c’est que nous étions nombreuses à vouloir officialiser notre union. Et comme mon boulot était du genre à promettre l’éternité si en contre-partie on lui jurait fidélité ben accroches toi ! Chaque année on était plusieurs milliers de prétendantes pour seulement quelques centaines de bagues… de fiançailles en plus, même pas en or !

Du coup j’en ai eu marre et j’ai claqué la porte. Je lui ai dit: « Si t’es pas fichu en deux ans et demi de vie commune de savoir si oui ou non tu veux vivre une relation durable avec moi alors je me barre ! J’ai encore toutes mes chances et je sais que je retrouverai du travail ! Un mieux que toi !  Qui a du fric !  Qui m’aime et m’honore à ma juste valeur, pas comme toi ! »

J’me suis barrée, comme ça, sur un coup d’tête. Attention ! Maman m’a toujours appris à ne pas lâcher un boulot sans être sûre d’en avoir déjà trouvé un autre. C’est ce que j’ai fait, j’ai été dans une agence matrimoniale et j’ai regardé qui souhaitait m’épouser. Ben Mazette la liste était longue ! Faut dire qu’ils sont nombreux pour peu de postulantes alors ils nous chouchoutent, ils nous appâtent, ils nous font de l’oeil voire carrément du rentre-dedans !

J’ai été invitée à quelques rendez-vous amoureux et j’ai accepté la demande de trois lieux différents. Ne me restait plus qu’à choisir le plus riche, le plus beau, celui qui me faisait le plus de propositions indécentes, et je lui ai dit oui, madame ! On a fait ça style Las Vegas: on est sorti ensemble deux mois, il m’a présenté à sa famille qui m’a tout de suite acceptée puis ça y’est: j’étais fiancée ! Pour cadeau de fiançailles j’ai touché une magnifique prime d’installation et lorsque nous nous sommes mariés 9 mois plus tard tous les papiers étaient en règle. Il m’a même racheté la dette contractée chez mon ex (traduction: il a racheté mes années d’ancienneté, yes !) et tous les papiers étaient rédigés à son nom. J’étais rudement fière de porter son nom. J’adorais lire sur mes fiches de paie son statut tellement important et envié.

Au début on a filé des jours heureux, des années devrais-je dire. Je n’ai pas vu le temps passer. J’étais une riche auxiliaire de puériculture affiliée au plus riche département de France. Nous nagions dans le bonheur. Perso je flottais, les doigts de pieds en éventail. Et puis le temps a passé, je n’étais plus la jeune première rencontrée à ses débuts. J’étais devenue une jeune femme attirante certes, productive, c’est certain, mais pas suffisante. Il lui en fallait plus: de la chair fraîche, moins fraîche, vierge, désabusée, diplômée, non qualifiée, il s’en foutait. Il les lui fallait toutes. Et nous dans tout ça nous devions nous accommoder les unes aux autres. Un harem de l’aide sociale à l’enfance. 

Mais attention, qui dit harem dit haut de gamme et les coups bas sont à la hauteur des salaires: démesurés. J’aimais bien évoluer dans ce milieu, et puis d’autres concubines m’ont tout doucement poussée vers la sortie sans vraiment que je m’en rende compte, et, bien que s’agissant d’un harem, son nombre d’occupants y est limité. J’ai donc filé à Reno signer les papiers du divorce.

Je me suis retrouvé un autre taf, qui ressemblait beaucoup au précédent mais en moins bien: moins bien conçu, moins bien géré et moins bien payé. Je suis restée avec lui le temps de me décider à changer de cap et tourner une page. Je restais fidèle à la fonction publique hospitalière, mais je quittais l’aide sociale à l’enfance. C’est comme ça que j’ai accepté d’épouser en troisièmes noces mon boulot actuel. Il n’est pas riche mais il est stable, il a pas mal d’avantages et il m’offre beaucoup de vacances. Je file pas le grand train, vous l’avez compris, mais il est pas chiant et il me respecte. A mon âge, c’est tout ce que je demande.

Bon après, je vous avoue lui et moi on a pas mal déménagé. On s’est tout d’abord installés dans le nord de Paris, le temps de mettre des sous de côté, et maintenant on a fait comme la plupart des gens,  on est partis pour le sud. J’ai de la route à faire mais je ne regrette rien. Grâce à lui j’habite un petit pavillon de banlieue qui ma foi me permet de couler des jours heureux non loin de la forêt de Fontainebleau. Nous sommes déjà un vieux couple. Non pas par la durée de notre vie commune, mais par nos âges respectifs et notre parfaite connaissance l’un de l’autre.

Je sais que je déménagerais encore. Mais ce n’est pas pour tout de suite, en ce moment j’ai d’autres projets de rénovation concernant ma carrière. Je compte m’agrandir… ou devrais-je dire « me grandir », mais pour cela faut-il encore que mon Jules soit d’accord et qu’il me laisse faire ma formation. Auparavant mon travail était le premier formateur de toute la région parisienne, aujourd’hui il traverse une crise, celle de la récession. Il me jure ses grands dieux que j’aurais droit à des études comme tout le monde, mais il ne sait pas dire quand. Du coup ben j’attend. J’apprend à devenir patiente en plus d’être fidèle.

J’ai des copines qui elles ne se sont pas prises le chou: certaines trompent leur officiel avec le privé histoire de mettre un peu de beurre dans les épinards, d’autres ont attendu bébé ou ladite formation pour quitter la maison, d’autres encore se sont barrées du jour au lendemain sans demander leur reste. Mais pour la plupart c’est un juste dosage des deux. Il suffit par exemple de se séparer le temps d’une dispo ou d’un détachement pour mieux se retrouver ensuite. Il y a aussi ceux qui choisissent le congé parental pour prendre l’un et l’autre leurs  distances. Quant à ceux qui décident de se partager la garde en prenant un 50 ou 80% ils sont légion mais cela génère souvent des difficultés d’entente et de communication.

Après il y a bien les vieux couples dont l’un a été défloré par l’autre et lui restera fidèle jusqu’à ce que la retraite les sépare. Tenez, regardez cette professionnelle en place depuis 35 ans: elle n’ose pas dire qu’elle a eu bien des occasions de le tromper en acceptant des rendez-vous d’embauche avec d’autres amoureux, mais jamais elle n’a franchi le pas. A chaque fois, et même si la vie n’était pas tous les jours rose , elle se persuadait qu’elle n’était pas si mal avec lui et qu’elle risquait de découvrir pire ailleurs. Les années s’écoulent, de plus en plus l’envie de partir s’estompe et au lieu de songer à un futur éblouissant, on songe au passé mirifique.

Ces vieilles Kadin Efendi de la fonction publique sont attachantes. Elles n’ont plus la beauté ni la créativité liées à la jeunesse mais sont patientes, constantes et fidèles. Elles regardent sans broncher lesles chanceuses, les remarquées,  les concubinesdu HaremParfois s’installent une Bas Hazinedar Usta qui leur mène la vie dure et fait vaciller leur place dans la hiérarchie, mais lorsque cette dernière pourvoie une place de Sultane dans un autre lieu du haut fonctionnariat, alors les vielles recluses respirent à nouveau et regardent d’un oeil bienveillant leur chéri se morfondre de l’infidèle.

Ma leçon dans tout ça ?

Lorsque vous franchissez la porte du bureau qui vous conduit à un entretien soit disant de notation mais qui, au final, est bien plus que ça, demandez-vous où en est votre couple. Qu’il s’agisse des noces de coton, de cuir ou de laine, que vous frottiez l’étain, le plomb ou le bronze, que ce soit l’anniversaire de bois, de cristal ou d’argent, posez-vous cette question:

« Qu’est-ce que votre moitié professionnelle attend de vous et qu’est-ce que lui peut encore vous promettre ? »

Souvent les couples se font et se défont lors des entretiens d’embauche et de notation. C’est le lieu où on se dit tout, où on ne se dit plus rien, où on ment à l’autre, effrontément ou par omission, où vous regardez votre partenaire en réalisant soudain que vous n’en pouvez plus de votre relation, qu’elle est à la limite d’exploser. L’autre au contraire (qu’il s’agisse de l’employeur ou du salarié) vous idolâtre, est prêt à vous suivre dans vos décisions uniquement par amour. Il y a les couples unis, ceux à deux vitesse, avec l’un qui aime plus que l’autre, ceux dont l’un est déjà cocu sans même le savoir et l’apprendra quelque semaines plus tard par courrier recommandé. Il y a les amourettes sans lendemain, les histoires intenses mais courtes, et celles qui riment avec amour toujours.

Alors réfléchissez bien à votre couple. Aujourd’hui les jeunes ne veulent plus se lancer dans des mariages en grande pompe qui les unissent ad vitam aeternam  à la fonction publique. Même cette vieille institution préfère aujourd’hui le PACS à l’engagement sur du long terme. L’avenir amoureux de nos institutions finira-t-il en CDD ? Ce n’est pas pour tout de suite mais nous y courrons. Ils veulent le droit au libre engagement et au désengagement libre. Fini ces couples qui se regardent comme Simone Signoret et Jean Gabin dans le blanc des yeux, jusqu’à ce que l’un des deux disparaisse. Fini ces couples stériles qui s’entre-déchirent le temps que s’écoulent 40 annuités de cotisation. Fini toutes ces relations à la papa où chacun embrasse l’autre le matin et poursuit son petit train train sans grande originalité jusqu’à ce qu’arrive le soir et l’envie de se coucher.

Je me fiche de savoir quel amoureux vous êtes. Si vous êtes sincère ou si vous trichez dans vos sentiments. Je me fiche de savoir si vous êtes célibataire, pacsé ou marié. Chacun son parcours. Moi-même avant de rejoindre le fonctionnariat j’arpentais le bitume du privé depuis l’âge de 15 ans. Exploitée par un mac de l’artisanat qui te fait faire le travail d’une professionnelle mais avec le salaire d’une apprentie. J’ai vite pigé que si je ne devenais pas mon propre patron je ne ferai jamais fortune… et par fortune j’entend un salaire équivalent au SMIC. J’ai fait des choix dans ma vie, que j’ai toujours assumés. Aujourd’hui vous pouvez me considérez comme une vieille pute de la fonction publique je m’en fous ! Ce n’est pas ma jupe qui est trop courte, ce sont mes jambes qui sont trop longues. 


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