Qu’est-ce que le QQTAD ?
Avant de répondre à cette question plongeons-nous dans l’ambiance festive de fin d’année: un je ne sais quoi d’air électrique, des décors enthousiastes, des parfums de cannelle, de clémentine et de chocolat chaud, un sapin tout illuminé et scintillant et…
En fait d’air électrique on devrait plutôt parler de « tension électrique », les décors enthousiastes sont juste là pour rappeler au patron qu’on y met tous du sien et qu’on aime être perchée sur un escabeau, ruisselante de sueur sous la chaleur du faux plafond, à soulever des dalles probablement amiantées pour accrocher un trombone sensé maintenir en équilibre au dessus de nos têtes une boule de noël qui, une fois sur dix, finit par terre parce qu’on a loupé l’encoche. Les parfums sont ceux de la sueur, du café bouilli et des oranges du Venezuela. Quant au sapin illuminé il a paumé la moitié de ses épines dans le transport et…
Vous voilà enfin au jour J !
Celui de l’évaluation annuelle sensée avoir lieu en septembre mais qui se présente à vous 3 mois après parce que les cadres – chaque année un peu plus – ont pris du retard dans leurs entretiens. En écrivant ce premier article dédié aux notations des professionnels hospitaliers, j’ai une pensée émue pour tous les jeunes aspirants qui donnent le meilleur d’eux-même et espèrent tous très fort que leurs efforts seront reconnus dans l’intimité du bureau de leur supérieur.
Forcément cette émotion me fait voyager dans le passé, mon passé. Et comme ce sont davantage mes échecs qui m’ont enseigné comment devenir une meilleur professionnelle que mes réussites voici mon premier conseil:
Toi, jeune professionnel(le) impétueux(se) de la fonction hospitalière, toi qui a su apprendre un métier, le mettre en scène sur le terrain, t’intégrer à une équipe multi-caractérielle, ne foires pas tout à cause du QQTAD ! Ne méprises pas le conseil d’une vieille renarde du para-médical qui va t’éviter, par les mots qui vont suivre, de tomber dans le piège le plus vieux mais aussi le plus réussi de fin d’année.
Lorsqu’on aborde un entretien de notation, et même si on froisse dans nos mains un feuillet concocté par la DRH avec des cases à cocher pour nous guider tout le long, on ne sait jamais réellement ce qui va se dire. Et ce, même si on pense être le meilleur des professionnels. Cet élément, nos amis les cadres l’ont bien compris et ils patientent sagement derrière leur bureau pour vous poser la première question (le « bonjour, comment allez-vous, pas trop stressé ? » habituel) afin de voir ruisseler à votre tempe la première goutte de sueur, rougir vos joues déjà cramoisies ou gonfler vos mains moites.
Fiche t’en ! Ne pense qu’à une chose lors de ton entretien: le QQTAD ! Celui de la première collègue t’abordera à la sortie de ton entretien. Celui du pote qui ne bosse pas aujourd’hui mais sait que ton éval’ avait lieu à 14 heures pétantes. Celui du vieux de la vieille qui t’attend assis derrière la table de l’office, une tasse de café instantané à la main. Celui du cadre sympa qui n’a pas pu te faire passer l’entretien mais feint de ne pas en connaître l’issue. Ca y’est, tu y es: Le QQTAD ! Le fameux « Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? » conjugable au masculin.
Tutututt ! Ne riez pas trop vite ! Cette question vous n’y échapperez pas, vous allez même la savourez en certaines circonstances. Vos chefs auront beau comme chaque année vous avertir que ce qui se dit lors d’un entretien reste confidentiel, comme chaque année vous aurez droit à une horde de jeunes, moins jeunes ou carrément vieux loups qui vous diront, à peine aurez-vous franchi le seuil de l’unité: « Alors ? Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? »
C’est à ce moment-là cher ami lecteur que vous devez prendre votre air le plus digne – même l’espace d’un quart de seconde – afin de contempler l’assistance qui n’a de yeux d’oreilles que pour vous. Par contre, jeune éphèbe des salles de muscu, tâches de t’être souvenu de cette phrase pendant ton entretien parce que si il y a une chose que tu parviendras à grand mal devant tes collègues, c’est mentir. Et même si tu y parviens, il y aura toujours un proche à qui tu confieras la réalité de ton entretien et qui te trahira, même involontairement. Moralité : anticipe !
Anticipes leur questions en travaillant soigneusement le déroulé de ton monologue. Celui-ci se découpera en trois chapitres: ton accueil et ton intégration, ton travail au sein de l’unité et tes motivations concernant les projets individuels ou collectifs. Ne cites que les noms des personnes avec qui tu aimes travailler. Si il y en a que tu ne peux pas souffrir oublies-les temporairement; tes chefs sauront à un moment donné de l’entretien ranimer tes souvenirs. Si tel est le cas continues de ne pas prénommer de collègue car citer un nom signifie personnifier l’individu avec qui tu es en conflit. Réponds plutôt: « Non Madame, je ne suis en conflit avec lui, il s’agit juste d’un désaccord et, même si je ne partage pas son opinion, je la respecte ».
Tiens tiens tiens, je vois que tu ne ries plus mais qu’au contraire tu prends des notes.
Hum où en étais-je ? Ah oui, ne pas citer de nom lorsqu’il y a quelque chose de négatif à souligner (un entretien sert aussi à avancer). Ainsi, avec un peu de chance, ton cadre passera un peu plus de temps auprès de l’équipe afin de se faire sa propre opinion de la situation. Ensuite, toujours garder une mémoire globale de ton année passée dans l’enceinte de l’établissement et ne pas t’arrêter à des détails survenus une fois en deux semestres. Un exemple ? Pourquoi pas ?
« Je tenais à vous dire, Madame, que le jour où on était que trois et que ce jour là vous m’avez fait changer d’horaire alors que j’avais un rendez-vous de prévu et que… »
« Y’a un jour ,Monsieur, où vous nous avez reproché de ne pas être positionnés à nos postes respectifs parce qu’il allait y avoir une alerte incendie et… »
« Je voulais revenir sur la fois où il y a eu une erreur de commande et que vous avez cru que c’était moi alors qu’en fait moi je n’étais pas là ce jour-là, enfin si mais je ne faisais pas les commandes d’ailleurs c’est simple lorsque c’est moi qui les fais… »
Ne tends pas le bâton qui va servir à te battre voyons ! Là non seulement tu te décrédibilises, mais en plus il n’est même pas dit que ton chef s’en souvienne. T’inquiètes pour ça: il possède déjà sa petite liste de défauts à t’imputer avec preuves à l’appui !
Globalité ! Exemple: « Mon but premier était de m’intégrer à l’équipe et de découvrir un fonctionnement que je ne connaissais pas. Je pense y avoir réussi et j’essais de répondre au mieux aux besoins des enfants, en m’appuyant sur les conseils de mes collègues lorsque j’ai un doute ou que je rencontre une difficulté. Je pense qu’un année est nécessaire pour connaître parfaitement les lieux, les professionnels, le rôle de chacun et surtout trouver ma place. J’ai beaucoup aimé poser des questions, échanger avec les patients, travailler en équipe, notamment avec… »
Encore en train de prendre des notes, tiens donc ?
Si ton chef essaie de t’emmener vers des sentiers obscurs et profiter de ta jeunesse et de ton innocence pour te soumettre les difficultés de l’équipe (en général les difficultés ont toujours un prénom: Gérard, Josiane, Dorothée – prénoms choisis au hasard du calendrier cela va de soi), alors allumes dans ton esprit le néon QQTAD ! Car même si ces difficultés existent réellement, dis-toi qu’elles chercheront elles aussi à savoir « qu’est-ce qu’il t’a dit ? »
Deux possibilités:
1°) La difficulté s’entend bien avec toi et te posera directement la question. Là, sois prudent(e), car selon ce que tu lui diras elle répondra inéluctablement QQJTAD: « Qu’est-ce que je t’avais dit ! J’en étais sûr(e) qu’il allait te poser cette question ! Et tu lui as répondu quoi ? » Là encore sois prudent(e) car une amitié professionnelle peut très vite s’effriter voire disparaître à cause d’un simple mot. Lors de ton entretien tu auras anticipé le QQTAD et ainsi déjoué les mauvais tours que te jouent tes supérieurs adorés qui ne veulent que ton bien… mais oublient que ton mal s’entend à merveille avec toi.
2°) La difficulté ne s’entend pas bien avec toi et ne te posera donc pas le QQTAD… qu’elle posera à quelqu’un de ton entourage… car comme tous les autres la difficulté crève d’envie de savoir, même en restant persuadée que tu as bavé sur sa personne. Inutile donc de t’évertuer à la convaincre de ta pureté intellectuelle elle s’en fout. Par contre ménages ses contacts qui eux nagent entre deux eaux et ne savent pas à quelle rive se ressourcer. Ce sont ces personnes qui tisseront ou distendront le lien qui te relie à elle. Et n’oublies jamais ce dernier conseil: même si tu cherches à l’éviter ou à la fuir, tôt ou tard tu devras te confronter à « Mr » ou « Mme difficulté », et c’est ta manière d’aborder l’autre qui définira si tu es ou non un(e) bon(ne) communicant(e).
A bientôt pour la seconde leçon de « Comment réussir son entretien de notation » !

