La liberté d’expression est un droit fondamental dans notre pays. Taire ses opinions l’est également. Chacun communique: sur soi, sur autrui, au sujet de tout, au sujet de rien. Aujourd’hui j’ai le sentiment qu’on se confie à n’importe qui ! Si vous faites connaissance avec un nouveau lieu et selon votre âge vous serez tenu de faire preuve de sociabilité ; donc de discuter, échanger, partager. Mais que peut-on révéler de soi sans tomber dans l’effeuillage de notre intimité sentimentale ou familiale ?

Je vais sans doute m’attirer des ennemis mais je suis contre cette nécessité de parler, de confesser des secrets parfois trop lourds à porter, même à plusieurs. Lorsque je parle de confesser je ne parle pas du cabinet du psychanalyste  mais de celui moins calfeutré de notre environnement quotidien : l’ami, le collègue, la coiffeuse, le voisin, la maîtresse d’école, notre supérieur, un inconnu.

Non, je n’extrapole pas. Lorsque j’écoute mon entourage ou moi-même j’ai ce sentiment que nous sommes obligés désormais de dévoiler notre intimité, nos secrets ou nos souffrances à qui veut bien les entendre ou nous y incite rien qu’un peu.

Pour exemple le lieu de travail : décrire en quelques phrases votre parcours professionnel, votre situation familiale, vos raisons d’intégrer les lieux, celles qui vous ont fait quitter les anciens, votre sentiment sur l’équipe… Ce sont devenus des formalités adressées à quiconque vous croisez et, une réponse amenant une nouvelle question, vous tombez vite dans l’intimité de vous-même ou de votre vis-à-vis.

Il y a une citation d’Oscar Wilde que j’adore:

« Une question n’est jamais indiscrète, mais la réponse peut le devenir. »

J’ai plus qu’expérimenté cette phrase dans mon vécut professionnel ou personnel. A force d’écouter les autres se confesser ou m’absoudre, à force d’éplucher leurs émotions en attendant de voir tomber les pelures de leurs vies parfois singulières, à force d’écouter les jugements des uns, les écrits des autres, à force de désirer entrer dans une intimité qui finit tôt ou tard par vous submerger, à force de découvrir qu’un secret n’en est plus un dès l’instant qu’il est confié à quelqu’un, à force de tout entendre, de tout lire, j’ai dit stop.

Non que je cesse toute communication, mais désormais j’observe par mon silence ma volonté de respecter l’autre, et j’identifie ses silences comme autant de signes de communication et non de barrage à sa sociabilité.

Après tout, qui nous force à livrer notre intimité ?

Pour finir je vais vous raconter une anecdote:

J’ai fait mon apprentissage dans la coiffure. Et je me souviens un jour ma patronne me dire au sujet d’une cliente: « elle ne reviendra pas. »

Non pas que celle-ci était insatisfaite de sa coupe ou de sa couleur de cheveux, cependant elle s’était laissée aller à la confession. Ma patronne n’était pas du genre à titiller la timidité des clientes : elles ne souhaitaient pas parler, qu’il en soit ainsi. Elles souhaitaient discuter, nous avions toute une panoplie de phrases météorologiques à faire pâlir Evelyne Dhelia et la collection complète d’infos essentielles issues des magazines people.

Cette cliente s’est donc confessée face au miroir lui reflétant la pâle image qu’elle avait d’elle-même. On parle d’un sujet, on s’appuie sur une expérience personnelle qui subodore qu’on doive développer sa pensée donc dénipper sa vie.

Sauf que ma patronne, en excellente commerçante et fine psychologue qu’elle était, n’en n’a pas moins jugé que de trop en dire nuit à la personne et donc à son commerce (celui de ma patronne j’entends). Elle m’a expliqué ce jour là que cette femme s’était sentie obligée de tout partager et n’arrivait ensuite plus à faire machine arrière. Du coup, honteuse et peut-être salie de ses propres propos – ma patronne la laissant faire seule la conversation la majeure partie du temps – cette cliente a franchi la ligne de non retour…

… au salon de coiffure du moins. C’est pourquoi ma patronne m’a donné ce précieux conseil de respecter l’intimité des gens sans chercher à ouvrir leur boîte de Pandore qui parait fabuleuse mais finit par vous polluer l’esprit et vous séparer de la personne au lieu de vous en rapprocher. C’est sur ce souvenir impérissable que je vous laisse et retourne au silence.


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