MuB : Bonjour Michèle, la plupart des lecteurs du blog vous connaissent grâce à un magnifique poème que vous avez accepté que je publie dédié à votre soeur.

Michele : Oui, à ma cadette.

MuB : Qu’est-ce qui vous a inspiré l’écriture de ce poème ?

Michele : Ce qui m’a inspiré ce sont – encore aujourd’hui je les entends – ses cris lors de notre séparation le jour de notre arrivée au foyer de la DASS.

MuB : Et entre votre séparation si jeunes et l’écriture de ce poème, combien de temps s’est il écoulé ? (interview réalisée en 2014)

Michele : 44 ans

MuB : Peut-on dire que l’écriture est une thérapie ?

Michele : Pour moi oui, j’ai toujours plus ou moins griffonné sans oser publier.

MuB : Et quel sentiment avez-vous ressenti juste avnt d’éditer vos écrits ? Sur votre page Facebook par exemple ? Aviez-vous une appréhention du regard des autres ?

Michele : Un sentiment, si je puis dire, « d’évacuation ». Il fallait que je témoigne. Je n’avais pas d’appréhension du regard des autres, mais plutôt l’envie de démontrer que, en tant qu’ancienne « enfant de la DASS » – enfants souvent catalogués comme « bons à rien » et  n’ayant rien à dire – on peut prendre la parole par divers moyens comme l’écriture.

MuB : J’ai eu un sentiment identique, bien que la situation soit totalement différente, en créant le blog avec ChS : prouver qu’une petite maternante peut exprimer des choses et que, si on lui laisse un lieu pour l’exprimer, eh bien on peut avoir de jolies surprises. Il est vrai que la France est un pays où circule beaucoup le préjugé, et j’ajouterai que dans les institutions tel l’école ou le travail on « étiquette » facilement les gens.

Michele : Tout à fait.

MuB : Une fois étiqueté, il est souvent difficile de s’en détacher. Toujours au sujet de vos écrits : votre page facebbok est-elle le premier endroit où vous avez confronté vos écrits au public ou bien l’aviez-vous déjà fait avant ?

Michele : Non, j’ai témoigné sur différentes pages comme par exemple « les anciens de la DASS » et de là j’écris et je continue encore.

MuB : Okay. En tous les cas c’est un honneur pour nous de vous avoir ici sur le blog car, et on vous l’a peut-être déjà dit, l’émotion transperce au travers vos mots, notamment vos poèmes.

Michele : Merci.

MuB : Vous m’expliquiez que le poème cité plus haut fait écho à la violente séparation d’avec votre soeur le jour où vous avez été placées à la DASS. Etait-ce la première fois que vous découvriez ce foyer ? 

Michele : Oui, c’était la première fois que nous allions en foyer.Nous avons été séparées par rapport à notre âge ; elle avait 5 ans et moi 11, donc nous avons intégré chacune un groupe différent sans pouvoir nous voir.

MuB : Où se situait-il ?

Michele : A Lille, dans le nord.

MuB : Le foyer de votre petite soeur, il accueillait des enfants de quel âge jusqu’à quel âge ? Et au sein du votre, quel âge avaient les plus jeunes et quel âge avaient les plus agés ?

Michele : Nous étions au foyer départemental : cela allait de la pouponnière pour les plus jeunes, jusqu’au foyer des grands qui y restaient jusqu’à leur majorité pour les plus agés. Nous étions placées dans la même maison mais chacune dans un groupe, et on ne pouvait pas communiquer entre nous, les sections étant dans divers batiments, un peu comme une prison… il y avait d’ailleurs des barreaux aux fenêtres et on ne sortait que rarement, tout était à l’intérieur : école, église, centre de santé, etc…

MuB : Pfffff… Vous souvenez-vous de votre toute première impression quand vous êtes arrivée devant puis dans le foyer ?

Michele : La prison.

MuB : Nous sommes beaucoup à le penser.

Michele : He oui.

MuB : Qui vous a déposées là-bas ?

Michele : Deux assistantes sociales.

MuB : Et quels mots ont-elles mis sur ce que vous etiez en train de vivre sous leurs yeux ?

Michele : Oh, pas grand chose, sinon qu’on allait être bien en attendant que notre mère sorte de maternité, mais ce ne fut pas du tout le cas… je précise qu’on venait d’être arrachées des bras de notre grand-mère maternelle.

MuB : Et le personnel de l’établissement ? Vous souvenez-vous à peu près qui vous a accueillies et ce que eux vous ont dit ?

Michele : Oui, par une personne du personnel : une mégère sans compassion devant les cris de ma petite soeur, à qui elle a donné une raclée. Elle nous a rasé la tête, mis des guenilles avec des grosses bottines aux pieds et on nous a conduit chacune dans notre groupe comme des pestiférées.

MuB : Mon dieu, et les autres enfants, comment vous ont-ils accueillies ?

Michele : On aurait dit des petites sauvages. Pour ma part, il a fallut me faire une place. Tout était prétexte à la violence, sinon c’était le cachot ou les corvées genre brosser les joints de carrelages à la brosse à dents et j’en passe. Par la suite, j’ai pu me faire quelques amies, mais fallait être « debout », chose que ma petite sœur n’a pas su faire.

MuB : Qu’est-ce que vous voulez dire par « fallait être debout » ?

Michele : Je veux dire qu’il fallait être forte, ne pas se laisser abattre.

MuB : Ok. Les gens savaient-ils pour les conditions d’accueil ? Cela était-il « normal » à l’époque ou bien les pratiques ont elles été dénoncées ? Comment peut-on être aussi cruel ?

Michele : Je pense qu’à l’époque c’était normal, mais cela a heureusement évolué et les placements n’ont plus rien à voir avec ce que nous avons vécu.

MuB : Oui en effet ! Vous dites que vous avez été séparées de groupe. Quand pouviez-vous vous voir ?

Michele : Jamais. On n’avait pas le droit d’aller et venir entre les groupes. Des fois au détour d’un couloir, mais c’est tout. Après je suis partie en famille d’accueil.

MuB : Sans que vous puissiez dire au revoir à votre petite soeur ?

Michele : Tout à fait, devant mon insistance elle a pu me rejointe dans ma famille d’accueil au bout d’une année, mais cela s’est très mal passé.

MuB : Combien de temps après votre arrivée au foyer êtes vous partie en famille d’accueil ?

Michele : Au bout d’un an. J’y allais pour les vacances puis par la suite cette famille a eu l’autorisation d’un temps complet.

MuB : Concernant votre famille, aviez-vous des nouvelles ou des visites ? Je pense notamment à votre grand-mère.

Michele : Non, malheureusement. C’est pas faute d’avoir demandé, mais une fois placée en famille d’accueil, j’étais casée un point c’est tout. Le peu de fois ou j’ai pu voir ma référente, je ne pouvais rien en soutirer. J’ai découvert pas mal de choses par la suite, notamment lorsque je suis devenue majeure.

MuB : Donc, durant le séjour au foyer aucunes nouvelles ?

Michele : Non, aucune.

MuB : Pffff… Et vous ? Etiez-vous autorisées à écrire ?

Michele : Oui, je l’ai fait mais jamais de réponses. J’ai su par la suite que ma grand-mère n’a jamais rien reçu. Pour mes parents, je ne sais pas, j’ai retrouvé leurs traces trop tard.

MuB : Mon dieu… et quel a été votre sentiment la première fois (donc lors des vacances) que vous avez pu quitter le foyer ?

Michele : Oh j’étais contente ! Enfin j’allais voir l’extérieur et j’avais espoir que ma petite soeur pourrait me rejoindre, mais par la suite j’ai vite déchanté. J’étais plutôt la Cendrillon des temps modernes et celle qui remplissait le portefeuille de la F.A.

MuB : Oui hélas… et lorsque vous avez pu définitivement quitter le foyer, vous souvenez-vous ?

Michele : OUI ! Lorsque ma famille d’accueil a eu l’autorisation de me garder à temps complet, j’y suis restée jusqu’à mon mariage – pas sans mal. J’ai vécu l’enfer, cela a été des coups, des attouchements, des tentatives de viol, des fugues. Malgré mes dénonciations on me ramenait à mes bourreaux. « Voyons ! Ces gosses de la DASS, tous des menteurs ! » – paroles de ces biens pensants de l’époque.

MuB : Mon dieu… quel a été votre lueur d’espoir et de bien-être dans cet enfer ?

Michele : L’école, je travaillais d’arrache-pied. J’ai obtenu tous mes diplômes avec succès !

MuB : J’avoue que je n’y aurais pas songé, mais c’est logique. Avez-vous pu suivre toute votre scolarité au même endroit ?

Michele : Oui, en secondaire et au lycée, puis après j’ai travaillé.

MuB : Pouviez-vous vous confier là bas ou gardiez-vous secret vos souffrances ?

Michele : Je n’en parlais à personne. A l’époque tout cela était tabou…les voisins de mes bourreaux savaient, leur famille aussi et sûrement qu’à l’école aussi : les coups étaient visibles mais ce fléau qu’était le silence……

MuB : Oui… Etiez-vous la seule dans la famille d’accueil ou y avait-il d’autres enfants ?

Michele : Il y avait les enfants de cette famille, plus jeunes que moi, et eux aussi sont devenus en quelque sorte « des bourreaux ». J’étais leur souffre-douleur, à leur manière bien-sûr. C’était 2 filles et je devais leur obéir comme à des princesses sinon c’était les coups par leur père.

MuB : Maintenant je vais vous poser une question que je pose à chaque fois: au foyer, quel était votre lieu préféré et pourquoi ? Et quel était le lieu que vous détestiez le plus et pourquoi ?

Michele : Mon préféré : l’école, j’étais dans mon élément. J’avais soif de connaissances. Ce que je détestais : la toilette, aucune intimité. On était 10 par douche, l’éducatrice de service appuyait sur un bouton. « Mouillez,savonnez, rincez ». On sortait souvent pas lavées ou mal rincées et je ne vous raconte pas les maladies de peau.

MuB : Aie aie aie ! Mêmes questions pour la famille d’accueil ? 

Michele : Le lieu que je préférais c’était également l’école et ce que je détestais c’était les punitions du maitre de maison : enfermée avec les 2 bergers allemands dans leur chenil, et ce pendant toute la nuit. Ou alors lorsque je devais me cacher pour ne pas subir ses attouchements voir ses tentatives de viol, cela au vue des ses proches qui ne disaient mot.

MuB : Vous dites que votre petite soeur vous a rejoint quelques temps. Combien de temps ? Puis où est-elle partie ?

Michele : Elle est restée quelques mois, trop instable, completement démolie par l’abandon et elle a subi aussi les coups de la F.A. Ces derniers l’ont ramenée au foyer en disant qu’elle était folle. Je l’ai retrouvée quelques années après mon mariage dans un autre foyer.

MuB : Elle n’a pas pu aller en F.A ? Elle est restée en foyer ?

Michele : Oui, elle a vécue jusqu’à sa majorité en foyer. Par la suite elle a bénéficié d’un contrat jeune majeur.

MuB : A quel âge l’une et l’autre vous êtes-vous revues ?

Michele : Moi j’avais 20 ans et elle 14 ans. Ce fut un moment mémorable.

MuB : Pouvez-vous m’en dire quelques mots ?

Michele : Je venais de me marier et j’avais décidé de retrouver ma famille. J’ai pu obtenir l’adresse de la fondation ou elle était placée, donc je m’y suis rendue après autorisation de la DASS. J’ai retrouvé une belle jeune fille qui me dépassait d’une tête. Je pense que ce moment où nous sommes restées enlacées dans le parloir pendant un bon moment restera gravé dans nos mémoires.

MuB : Woaohhh, là j’ai la gorge qui se serre… J’ai une question délicate à laquelle vous n’êtes pas obligée de répondre. Entre le « avant placement » et le « après placement », à quoi vous a t-on arrachées ? Comment vous sentiez vous dans votre famille, parce que le après … mon dieu….certains enfants sont entrés en enfer en étant placés, du coup à quel « enfer » vous ont-ils arrachées ? 

Michele : Avant ce n’était pas mieux. J’étais une enfant non désirée, pas reconnue par son père, une honte pour l’époque. Je suis devenue de ce fait un boulet pour ma mère, reniée par sa famille, et je suis devenue « une enfant battue ».  Ma mère ne me supportait pas, contrairement à ma cadette, et lorsque nous avons été placées, c’est que ma mère était en maternité. Elle venait de donner naissance à une autre sœur que j’ai retrouvée il y a peu. Entre ma cadette et cette petite sœur un garçon avait vu le jour mais je ne l’avais jamais vu : ma mère l’avait abandonné car il était handicapé, mais je l’ai retrouvé aussi !

MuB : Et votre grand-mère dans tout ça ? Etait-elle à votre famille ce que l’école était au foyer ?

Michele : Oui, ma grand-mère maternelle, la pauvre, n’avait rien à dire. A l’époque les femmes étaient soumises, mais en cachette elle me donnait de l’affection. J’ai su par la suite qu’elle en est morte de chagrin de notre histoire…

MuB : Cela doit être douloureux de savoir cela sans avoir pu la revoir…

Michele : Oh oui ! Et lorsque j’ai pu ouvrir mon dossier, je suis tombée sur toutes les lettres et demandes de visites sans suite que l’on ne m’a jamais remises, et je suis arrivée trop tard. Je n’ai pu que retrouver l’endroit où elle est enterrée.

MuB : Concernant votre fratrie, en tout, vous êtes combien de frères et sœurs ? 4 sœurs et 1 frère ?

Michele : 5 sœurs et 2 frères.

MuB : Si je comprend bien, au moment de votre placement, vous êtes pour le moment deux sœurs et une troisième à venir ?

Michele : Au moment du placement, il y avait moi et ma cadette. Un petit frère avait vu le jour, mais il n’est jamais arrivé à la maison, car soit disant malade d’après ma mère qui l’avait en fait abandonné. et elle venait d’accoucher d’une autre fille. Les autres sont arrivés pendant notre placement par la suite.

MuB : Ah d’accord ! J’ai une nouvelle question délicate : lorsque vous avez eu connaissance de l’existence de vos frères et soeurs, vous avez fait les démarches nécessaires pour les retrouver ?

Michele : Oui de suite !


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