Il est des gestes que nos gènes nous transmettent, tel ces fameux réflexes primaires présents chez le nouveau-né. Il est des gestes que nous transmettent nos mères, des gestes générationnels, liés à nos origines aussi bien culturelles que sociales, qu’à notre histoire propre.

Et puis il est des gestes que nous transmettent les professionnels nous enseignant le métier de la petite enfance, tel les professeurs dans un CFA, ou les artisans au sein de l’entreprise accueillante.

Un bon apprenti se reconnait à sa soif d’apprendre et de reproduire les bons gestes. Un bon maître d’apprentissage se reconnaît à la passion qu’il transmet de son métier et des gestes parfois secrets qu’il enseigne au futur professionnel qui prendra sa relève.

Issue de l’apprentissage, j’en ai conservé le respect de « l’ancien » et de « l’art » enseigné. Je considère mon métier comme un art, même s’il s’agit de l’art éphémère de l’enfance, sans cesse renouvelé.

J’ai toujours été étonnée de la disparité entre l’enseignement des métiers de l’artisanat et celui des métiers de la fonction para-médicale.

La transmission des soins infirmiers se perd ! Déjà à mon époque, 29 ans en arrière, c’était auprès des élèves infirmiers de seconde ou troisième année que nous allions chercher les techniques spécifiques de soins (toilette, pédiluve, change…) ou de nettoyage (réfection d’un lit, d’un plan de change…), le personnel hospitalier étant soit démotivé, soit surchargé, soit ignorant des manières hygiéniques d’agir.

L’autre difficulté rencontrée par nombre de stagiaires est l’adaptabilité à une équipe, non plus selon ses méthodes de travail mais selon ses affinités. Bien souvent l’apprenti aide-soignant ou infirmier s’attend à découvrir une équipe unie, soucieuse du confort et du mieux-être du patient. Il découvre des êtres transpirant d’humanité et de complexes, répondant aux nécessités de service, aux réductions de budget, d’effectifs, de motivation. Le turn-over voulu ou subi implique un perpétuel renouveau de l’équipe, qui ne sait plus à quoi ou qui se raccrocher puisque désormais il est important de casser les déviances affectives de bon nombre de professionnels à agir en lien avec d’autres. Ce lien, celui du temps. Du temps passé à apprendre de l’autre; apprendre une manière de faire, d’agir, d’enseigner, de communiquer, de non communiquer. Il fut un temps ou partager 20 ans de sa vie avec un professionnel ou un lieu était monnaie courante. Il est un temps ou passer un quart d’heure avec un patient ou un enfant tient du miracle, ou apprécier la valeur d’un professionnel sous-entend une promiscuité affective néfaste pour le bon fonctionnement de l’équipe.

Parfois j’ai l’impression que je me robotise. Lorsque je me revoie 15 ans en arrière je voie une jeune femme enjouée, dynamique, curieuse des autres, de l’autre, insouciante quant à la portée symbolique de ses mots qu’elle croit à l’époque simples d’utilisation et de compréhension. Désormais j’adapte mon langage binaire à l’humanoïde qui me fait face, selon son âge, son statut, son ancienneté, son caractère; et tout un tas d’informations sans cesse réajustées selon le lieu, l’époque, la circonstance.

Je suis une bonne professionnelle de la communication: vous verriez les mots employés, le discours servi, vous seriez bluffés… et pourtant, derrière ces mots sommeille le fantôme d’une jeune-femme qui n’avait pas peur que ses sentiments soient interprétés, que ses idées soient travesties, que son innocence du métier et de l’enfance soit salie.

J’ai eu d’excellents « maîtres d’apprentissage » durant ma carrière d’auxiliaire de puériculture. J’ai en tête le nom d’une personne, la directrice de la première crèche où j’ai travaillé. Celle-ci avait pour étendard la phrase tirée d’un discours de Françoise Dolto.

Elle nous l’a retransmis oralement et au jour d’aujourd’hui voici ce que j’en ai retenu:

« Il n’est pas besoin d’aimer un enfant pour bien prendre soin de lui, tout comme l’enfant dont on a la charge n’est pas forcé de nous aimer. »

Toutes mes excuses si j’ai dénaturé les vraies paroles de F. DOLTO, cependant je n’ai pas dévié du sens professionnel que ma directrice de l’époque attachait à cette phrase.

Je porte à mon tour cette citation comme étendard et l’explique avec mes mots, ceux restés simples de mes propres débuts de professionnelle. Je remercie chaque jour cette directrice d’être arrivée tôt sur mon parcours artisanal de la petite enfance. Ainsi lorsque j’avais la charge d’un enfant qui ne m’attirait pas particulièrement je n’en oubliait pas que je me devais de lui prodiguer les mêmes soins de qualité qu’à n’importe quel autre enfant. De la même manière, lorsque mes qualités de professionnelle s’adressaient à un enfant n’ayant pas d’attachement affectif vis-à-vis de moi, je n’en tenais pas compte et au contraire était d’autant plus vigilante à le sécuriser et à répondre au mieux à ses besoins.

Cet étendard je continue de le porter, transmettant le flambeau à divers professionnels en devenir. Retenir ses conseils, garder ses secrets, taire son savoir revient à tuer son métier. L’art disparaît au profit d’une taylorisation du métier. Mais peut-on industrialiser l’art d’éduquer un enfant ? Un être unique peut-il rejoindre le moule d’un système qui se veut mondialiste ?

Peut-on encore produire l’exceptionnel, ou doit-on reproduire l’identique ? Qu’il s’agisse de lieux fermés telles les pouponnières ou ouverts telles les crèches, je constate un turn-over impressionnant du personnel mais surtout une adaptabilité presque aussi effrayante des enfants. Ceux-ci ont des capacités d’adaptation infiniment plus grandes que les adultes qui leur font face et qui redoutent de découvrir un autre service ou un nouveau professionnel.

Pour conserver un art il faut savoir également apprendre les nouvelles techniques et tendances qui modulent l’air du temps. Il en va de même dans les métiers de la petite enfance. Apprenons à partager, à apprendre de l’autre sans chercher à en dénaturer le propos. Merci madame F., directrice d’une crèche ayant pour nom celui d’une figure homérique.

Grâce à vous, l’apprentie que j’étais s’est à son tour transformée en maître d’apprentissage, s’adaptant à de nouvelles techniques, à de nouveaux visages, à de nouveaux enfants, mais sans oublier cependant l’essence même de mon métier et le sens de la transmission du savoir qui se fait non seulement auprès des nouveaux professionnels, mais également auprès des enfants et de leur famille. Seulement le résultat de mon travail ne s’observe pas au terme d’une journée ou d’une semaine, mais au terme de tous les jours, de tous les mois… de toute une vie. Mon art n’influe pas sur la couleur d’un objet, mon art influe sur le devenir d’un enfant. C’est une responsabilité d’autant plus grande que cet enfant sera l’adulte de demain.

Alors à vous autres, artisans de l’enfance, ayez à coeur votre travail et la transmission de votre art, c’est je crois l’un des plus beaux et des plus difficiles métiers au monde… et ce depuis la nuit des temps.


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