D’une pichenette elle envoie balader son mégot de cigarette. La fumée s’échappe encore de sa bouche et de ses narines tandis qu’elle me raconte sa dernière mésaventure dans les transports en commun. Son oeil pétille et sa tête penche légèrement en avant. Je sais déjà qu’elle va user de son humour pour me faire rire. D’avance la partie est gagnée. A peine me décrit-elle la situation que je rie déjà à gorge déployée. Il faut dire qu’elle n’a pas son pareil pour tourner en dérision n’importe quel petit évènement de la vie quotidienne. Alors j’écoute, je l’écoute me parler de cette mère dans ce bus qui se démène avec ses trois enfants qui font bêtises sur bêtises. Au départ gênée par les passagers qui l’observent et osant à peine quitter les yeux du sol, la pauvre femme débordée se débarrasse vite fait de sa timidité et de deux ou trois fessées pour pouvoir profiter encore d’une demi-douzaine de stations, et afin de remettre ses marmots sur la banquette à défaut du droit chemin.
A ce moment de l’histoire j’en suis à me tenir les côtes tellement je rie des facéties et des grimaces de ma collègue. Et c’est alors qu’elle ajoute sur un ton goguenard qu’elle est atteinte d’une déformation professionnelle: désormais dans sa vie privée, toutes les fois qu’elle est témoin d’une confrontation entre un enfant et son parent elle se questionne sur leur relation et le taux de probabilité que le bambin finisse un jour en institution. Cette phrase suffit à nous faire de nouveau tordre de rire et quelque part dans le coin de mon cerveau je me dis que y’a qu’elle pour nous débiter des conneries pareilles qui nous font à la fois rire et flipper. Flipper de réellement finir de la sorte, à observer le monde et le condamner sans jugement préalable.
Je continue de rire car mon coeur est serein. Jamais je ne me questionne de la sorte sur des parents qui dans le train ou le métro raisonnent leur enfant. Je sais que même avec les années s’ajoutant à mon expérience ma petite personne n’aura pas ce genre de raisonnement. Ah ça non !
Et pourtant, aujourd’hui je repense à cette collègue de qui je me moquais gentiment… Je repense à ses paroles car je crois être atteinte à mon tour de déformation professionnelle !
Je ne sais pas exactement quand j’ai été prise de ce mal, car c’est certainement un mal qui me gouverne et attire irrémédiablement mon regard sur l’arrière du crâne des gens. Peu importe l’âge, le sexe, l’origine ou le milieu social: mes yeux fondent chaque fois sur l’arrière galbé, aplati ou cabossé de leur tête. Je ne les connais pas. Ils m’ignorent. Et cependant une histoire se tisse dans mon imaginaire sur leur vécu, leur petite enfance. Là je vois un bébé choyé, porté souvent dans les bras. Là je vois un enfant couché sur le dos, constamment. Là je découvre un enfant couché sur le dos la tête pointant toujours du même côté, peut-être une fenêtre ou la porte entrebâillée de sa chambre qui attire son regard de sorte que l’aplati ampute l’arrondi du crâne d’un bon tiers latéral droit.
Parfois je me surprend à les observer. J’en viens à envier ces mères au foyer qui portent des enfants dont le crâne est parfait. Je les imagine porter et investir plus longuement qu’autrui leur enfant, ne pas hésiter à les positionner sur le ventre pour les muscler ou les rassurer dans une position foetale. C’est la nouvelle bourgeoisie. Comment reconnaître un enfant choyé et stimulé ? A la forme de son crâne. Et cette nouvelle fissure ou cabosse sociale touche désormais toutes les couches de la société, sans distinction !
Je me dis que c’est mon cerveau qui est déformé. Que de tout temps il y a toujours eu différentes formes de crâne. Et pourtant… pourquoi ce phénomène s’accentue t-il ? Pourquoi ne suis-je plus la seule à m’interroger sur ce plat qui orne de plus en plus de boîtes crâniennes ?
J’essaie d’effacer ces conneries de ma tête mais je n’y arrive pas.
En chine un crâne aplati est un critère de beauté.
En moi un crâne aplati est également un critère… c’est la mesure du temps d’un enfant passé au lit ou dans un transat sans pouvoir davantage profiter d’une autre position ou de plus de maternage. Cette mesure n’est significative de rien et heureusement pas de l’amour d’un parent pour son enfant mais pourquoi génère t-elle en moi autant d’insécurité ? Pourquoi remet-elle en doute le bien fondé du couchage sur le dos qui évite la mort subite pourtant toujours présente hélas. Que devient le cerveau contraint de s’adapter à une nouvelle forme: celle du temps de plus en plus réduit à pouvoir investir et stimuler les gens à de bonnes pratiques.
La MuB elle yoyotte de la touffe mais ce n’est pas bien grave : l’arrondi de son crâne est parfait donc vous ne la remarquerez pas !

