Spéciale dédicace à Patou

« La main qui fait osciller le berceau gouverne le monde »

Se dire qu’une partie du devenir d’un enfant dépend de son éducation fait froid dans le dos, surtout lorsque c’est vous qui accompagnez ledit enfant durant sa petite enfance…
La fierté que procure le travail auprès d’enfants séparés de leur foyer peut parfois engendrer des dérives… Oh rassurez-vous celles auxquelles je pense aujourd’hui ne sont pas bien méchantes. Elles sont même illusoires puisque s’agissant des espoirs que l’équipe porte vis-à-vis du devenir de l’enfant après son séjour au sein de la pouponnière. Ces fantasmes sur le lieu qui l’accueillera au sortir de l’établissement sont naturels, et même sains. C’est la preuve de l’attachement de professionnels auprès d’un enfant dont ils ont pris soin et pour lequel ils souhaitent le meilleur !

Nous avons tous souhaité le meilleur pour chacun d’eux, qu’il se concrétise par un retour au sein de sa famille, par un placement en famille d’accueil ou par une adoption. La seule option qui n’a JAMAIS apporté de réconfort dans nos coeurs était la transition vers un autre établissement social tel une pouponnière ou un foyer d’accueil. Ne me demandez pas pourquoi. Cette sensation désagréable ne peut se comprendre que par les adultes et enfants qui ont partagé ces lieux d’accueil.

« Refaire le monde » n’est pas une pratique bien méchante me direz-vous ? 

Oui, lorsqu’il s’agit d’imaginer les visages de parents adoptifs, le logement social enfin obtenu d’une maman SDF, le nombre d’animaux domestiques que possède une famille d’accueil…
Non, lorsque la ligne rouge est franchie.

Maintes fois nous avons redessiné le chemin que prendrait l’enfant franchissant le seuil de l’établissement pour  partir. De nombreuses fois nous avons effacé l’avis des autres professionnels approchant de près ou de loin l’avenir de cet enfant. Tel ce jour où…

Nous sommes toutes réunies autour de la table. Celle-ci est ronde et aplanit les velléités de chacune. Les cafés refroidissent doucement et mon esprit déjà s’égare. Il est perdu au loin, dans une région du centre de la France où cet enfant a la possibilité de grandir si tel est la décision retenue par le STASE. J’imagine la ferme, de plein-pied, le chien assis devant la porte dérobée menant à la cuisine. Il y a une chèvre qui broute dans l’enclos juste à côté et des poules qui elles font front et vadrouillent librement dans la cour située devant la maison. 

On nous en a déjà trop dit, ou peut-être pas assez. Le monsieur est agriculteur et sa femme gère le foyer. Leur terrain est immense. La route qui serpente autour nous y emmène sur plusieurs kilomètres. Il n’ont pas simplement des poules et une chèvre mais tout un cheptel d’animaux de la ferme. 

Ce n’est plus a des kilomètres que mon esprit vagabonde mais à des cieux ! J’ai la tête dans les étoiles et ma conscience me dit que le gamin il y sera bien dan cette famille d’accueil.

Sauf que ce n’est pas l’avis de tout le monde ! Il y a cette assistante sociale qui elle milite pour les droits de la mère de l’enfant. Elle ne voit pas les chevaux, n’imagine pas les moutons, suggère à peine la vaste chambre accolée à la salle de jeux prévue pour cet enfant. La seule chose qu’elle retient cette satanée assistante sociale que je ne connais point c’est la distance, le nombre de kilomètres qui va séparer pour de nombreuses années une mère à son enfant !

Bon sang mais qu’elle vienne ! Qu’elle voit le nombre des années qui emprisonne cet enfant dans notre établissement ! « Accueil d’urgence », du flan ! Cela ne fait pas 2 mois, ni 6 mais bientôt trois ans qu’il grandit dans une institution ! Nous n’avons même plus le loisir de l’emmener en vacances car c’est, ouvrez les guillemets, « un concept né dans les années trente qui n’a pour effet que de déstructurer les repères spatiaux-temporaux et affectifs du jeune enfant qui, durant cette semaine ou quinzaine passée au bord de la plage ou à la montagne, n’aura pas le temps de se créer de nouveaux repères qu’il devra finalement quitter les lieux estivaux ».

Woaohhhhhh, j’avoue que cet argument nous cloue le bec à moi et mes collègues. Pour enfoncer le pieu nous apprenons que ce n’est pas l’enfant qui est désireux de partir en vacances mais l’adulte. C’est ainsi, que s’achèvent plusieurs décennies de vacances d’été ou d’hiver offertes à ces enfants placés 365 jours par an dans un établissement isolé. Vive la psy !

Alors quand je pense à cette assistante sociale qui refuse à cet enfant le droit de courir dans les champ, de s’écorcher les genoux dans la cour d’une école provinciale ou de festoyer avec les copains durant un pique-nique par un beau dimanche de printemps j’enrage. L’écume monte à mes lèvres et à celles de mes comparses. Nous n’avons envie de faire qu’une bouchée de la travailleuse sociale. 

Ce sera chose faite durant la fameuse réunion du STASE qui concluera sur le devenir de l’enfant, de ces enfants, de tous les enfants que nous avons accompagnés en gardant le silence et en taisant nos opinions. C’est avec lui que nous souhaitons amender toutes les mauvaises décisions prises par ces gens qui ne savent même pas ce que c’est que dormir la nuit et sentir, tel un prisonnier dans sa cellule, la lumière d’une lampe torche s’égarer sur son corps assoupi, afin de savoir s’il est bien présent dans son lit et si sa respiration est égale.

C’est moi, petite auxiliaire de puériculture qui suis choisie pour représenter la pouponnière. C’est donc moi qui montrerai les dents à l’assistante sociale venue planter des bâtons dans la roue de la liberté de cet enfant !

Sa voiture de fonction ronronne sagement sur le bas-côté tandis que nous faisons les présentations. Elle me présente son successeur: une jeune assistance sociale qui ne demande qu’à apprendre à ses côtés.

Par courtoisie elles me laissent choisir ma place dans le véhicule et c’est naturellement que je me glisse sur la banquette arrière. Nous échangeons quelques mots puis elles discutent entre elles de situations dont elles ont la charge. Je regarde défiler le paysage, silencieuse, me tenant sagement les mains pour… « Je peux vous poser une question MuB ? »
Je détourne mon regard de la bande d’arrêt d’urgence pour fixer le sien dans le rétroviseur. Elle me dévisage franchement et attend une réponse. « Euh… oui ? »

-« Que pensez-vous du lieu de placement choisi pour … ? »

-« Euh… ben… eh bien… »

Petit aparté pour que vous constatiez par vous même l’aisance verbale de MuB… Hum… De toute façon la femme assise au volant n’attend pas vraiment de réponse de ma part mais plutôt l’occasion d’exposer son point de vue:

-« Eh bien moi je ne suis pas d’accord ! Et vous voulez savoir pourquoi ? »
Déjà me rendre au STASE déséquilibre ma flore intestinale mais là sa question me tétanise ! Je veux savoir pourquoi. Oui, bien sûr. Mais j’ai peur de savoir pourquoi. Dessous sa voix je sens la colère et son regard ne cherche pas seulement mon approbation mais un bouc émissaire. Je suis prise à mon propre piège. Moi qui présageais le meilleur pour l’enfant voici que j’ai en face de moi une femme qui présage le meilleur pour la mère. Et elle elle n’a pas la bouche scellée par le trac. Elle elle n’a pas l’impression de ne pas être à sa place dans la voiture. Elle elle compte bien me dire ses 4 vérités puisque je suis toute disposée à les entendre.
Non, elle n’est pas d’accord avec ce placement. Parce qu’il est tout simplement inconcevable pour elle d’éloigner cet enfant de sa famille. Une famille qu’elle suit depuis des années, depuis des décennies. Il suffit qu’elle parle de la grand-mère dont elle gère la situation, qu’elle prénomme chacun des enfants qu’elle a également en charge. Il suffit qu’elle parle enfin de la troisième génération avec cet enfant issu d’un schéma familial identique en tout point dans le malheur à celui de ses ancêtres.

– » Je ne comprend pas Madame, vous voulez dire que vous avez en charge toute la famille ? Est-ce légal ? « 

J’eus pour réponse un rire sec et désabusé. Non, ce n’est pas « légal ». Mais comment faire lorsque vous êtes deux pour gérer un nombre indéfinissable de dossiers ? Logiquement elle n’aurait pas dû suivre plus de cinq membres de cette famille, mais tel ne fut pas le cas. Allez demander aux hauts fonctionnaires pourquoi une professionnelle se retrouve avec une famille presque au complet sur trois générations à aider ? Cette femme dans le rétroviseur affichait une bonne cinquantaine d’années dont la moitié passée à assister les plus démunis. Lorsqu’elle me parle de cette famille, elle connait chaque prénom, chaque histoire, chaque lien qui les unit ou les divise. Peu à peu des silhouettes se profilent dans mon champs de vision et prennent vie grâce à ses paroles. Ce n’est pas une assistante sociale qui parle en ce moment d’un dossier mais le membre de cette famille démembrée qui expose froidement les faits. J’écoute, je n’en perd pas une miette. Je devine la sympathie qu’elle éprouve pour la grand-mère qui ne doit pas être tellement plus âgée qu’elle. Je reconnait la fierté dans sa voix lorsqu’elle cite les deux enfants sur 8 qui arrivent à peu près à s’en sortir, et la tristesse lorsqu’elle admet qu’ils sont eux-mêmes à deux doigts de sombrer. Et il y a cette lueur d’espoir, ou de désespoir, lorsqu’elle fait allusion à cet enfant. Elle voudrait que le cercle infernal cesse, que le lien soit brisé. Je ne sais pas pour qui elle a le plus d’affection mais je subodore que c’est pour la mère du petit, car elle l’a vue grandir, elle l’a encouragée à étudier, elle la défend d’abandonner son enfant. Mais qu’y peut-elle vraiment ? De quelle manière ses attentes vis à vis de cette jeune-fille peuvent influer sur son destin ? Elle ne le sait pas encore, elle ne veut pas l’admettre mais c’est à la jeune mère que revient la décision finale et ce qui lui fait le plus mal en ce moment c’est d’admettre qu’elle ne peut en rien influencer son jugement.

Mon estomac n’en mène pas large. J’ai devant moi une vétéran du social qui a combattu durant des années et des années pour que des individus ou des familles retrouvent leur dignité. Lorsqu’elle me raconte leurs vies, leurs malheurs et l’aide qu’elle a pu leur apporter à un moment donné, lorsqu’elle expose toutes les raisons VALABLES pour ordonner un placement non loin de la mère, voire de la grand-mère j’ai subitement honte. Elle a franchi la limite affective il y a bien longtemps, pour ces gens. Leurs histoires, leur souffrance sont autant de stigmates sur son corps. Elle ne partage plus seulement leur désarroi mais également leur peine. Et voici qu’une jeune-femme assise à ses côtés veut reprendre le flambeau ! Voici qu’une nouvelle vie, jeune et innocente va se sacrifier au nom de l’aide aux individus dans le besoin. Elle ne voit pas que l’opération qui va soustraire sa collègue de longs mois durant à leur secteur est consécutive à son épuisement ? Elle ne comprend pas que ce mal qui la ronge aurait pu être évité si cette femme s’était forgée une carapace au lieu de plonger la tête la première dans l’assistanat ?

Moi ça tombe bien, les silhouettes qui se sont dessinées et obscurcissent ma vision sont un rempart. Elles me protègent de la folie de cette femme assise au volant. Oui elle est folle car elle s’est sacrifiée pour ces gens, elle a fait le don de sa personne et de sa santé pour secourir des familles entières. Je ne peux pas lui en vouloir, il suffit de la regarder. Elle attire la sympathie car on a tout de suite envie d’être aidé et soutenu par ce petit bout de femme dynamique et souriant.

Durant la réunion tous considèrent son courage et la laisse exposer une situation qui ne sont que des preuves à décharge contre elle. L’histoire de cette famille qu’elle porte à bout de bras est si compliquée que la seule solution immédiate est un éloignement de l’enfant. Doucement, sagement, respectueusement, les professionnels autour le la table la laissent cheminer l’idée que cet éloignement peut être bénéfique pour chacun, du moins temporairement.

Bizarrement je ne me souviens pas du chemin du retour. Probablement était-il silencieux. J’aurais dû me sentir victorieuse et exploser de joie devant mes collègues, mais au contraire j’étais lessivée. Pendant une heure trente une femme d’un courage rare m’a fait partager son quotidien, m’a plongée dans son monde, dans son univers, et j’en suis ressortie meurtrie.

Désormais à la pouponnière, chaque fois que nous parlions d’une situation et qu’une critique venait abimer l’image d’autres professionnels je citais cet exemple. Plus jamais je ne me suis permise de penser à la place d’autrui, de dénigrer leur travail, quelque soit leur profession. On m’a immergée de force dans les eaux agitées de l’assistance sociale et j’ai failli m’y noyer tellement leur travail est éprouvant. Je n’avais que ma petite vision qui lestait un côté seulement de la balance. Maintenant que j’avais une autre vision de l’histoire de ces enfants, de ces familles, cela rééquilibrait la balance et mon jugement trop facile, trop aveugle et trop déloyal vis-à-vis de professions qui supportent suffisamment de reproches et de critiques sans en plus être flinguées par leur propres partenaires sociaux.

Alors cessons parfois de juger la fonction des autres lorsque nous ne connaissons même pas le 10ème de leur travail, partie immergée de l’iceberg, qui ne reflète pas la réalité, et qui est valable pour chacune de nos professions.


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