Seconde guerre mondiale. Un quai de gare. Le gamin a froid avec sa chemise sur le dos mais faut faire vite. On n’a pas l’temps. On les bouscule pour les faire monter dans le wagon. Sa mère compte si tous les enfants sont bien là, elle cherche son époux du regard, le trouve et se rassure en caressant son ventre bien arrondi annonçant l’arrivée imminente d’un septième enfant.
Ils ont rien d’mandé à personne.
Le gamin de trois ans avec sa chemise sur le dos c’est mon père.
Le wagon est celui du train qui le long du voyage va en faire des réfugiés. Leur terre d’accueil sera la côte d’or. Ils fuient Dunkerque. Ils ont pas tord. La ville sera rasée à 80%…
Le bébé qui attend sagement dans le ventre de sa maman c’est l’une des petites soeurs qui doit naître d’ici peu et qui d’ailleurs n’attendra pas longtemps, ne choisissant pas le lieu ni l’endroit elle naîtra dans une grange assistée par un soldat britanique pour qui cet évènement restera parmi les plus beaux de cette fucking of war. D’ailleurs, pour anecdote, il cherchera à retrouver ce bébé dont il a donné le prénom à son propre enfant… sauf qu’en bon british qu’il était, il s’est un peu gouré dans la prononciation. 😀
Un jour je discutais avec une collègue d’origine africaine, nous parlions des valeurs qui nous tiennent à coeur et notamment le respect des parents. Elle m’explique brièvement la vie des siens qui ont également fui une guerre et recommencé à zéro dans un autre pays. Je restais à l’écoute et je dois avouer que j’étais admirative car je ne sais pas si je saurais m’adapter à un autre pays, une autre langue, d’autres coutumes… Elle me dit alors, mais en toute innocence que j’ai la chance d’être française et d’avoir des parents qui n’ont pas connu la guerre. Du coup j’ai souri. Souri car la vie ben c’est parfois amusant. Amusant de se dire que tout un chacun sur terre, qui que nous soyions, on souffre des préjugés.
Je me met à parler, de mon père, puis de ma maman qui durant la guerre était un peu plus âgée que lui et vivait à Paris. Ses parents l’ont confiée aux soins de sa grand-mère dans l’yonne. Ma mère a été véritablement traumatisée car elle se souvient des alertes à la bombe et de visions de cadavres jonchant les arbres. Une anecdote d’un genre différent l’a marquée durant la guerre. Accompagnée de sa maman elle faisait la queue dans la file de rationnement. Arrivée devant le soldat allemand celui-ci regarde ma mère puis se retourne vers ma grand-mère et lui dit dans un français approximatif qu’il a lui aussi des enfants, dont une fille qui a le même âge – et peut-être le même air – que ma p’tite maman.
Il sort alors son portefeuille et montre des photos à ma grand-mère puis s’agenouille devant la fillette et lui offre un morceau de chocolat. Ce souvenir a fortement marqué ma maman car elle a pris conscience que cet homme, sous cet uniforme, était également un papa et que probablement, plutôt que de rationner des gens qui le dévisageaient, il aurait préféré retrouver sa famille et notamment ses enfants qui eux non plus n’avaient pas demandé cette guerre.
Ma collègue est à son tour attentive et me parle des métiers plus ou moins dégradants auxquels ont été forcé ses parents. Je lui explique alors qu’il n’y a pas de métier dégradant dans la vie. Je lui dis aussi que ma grand-mère maternelle était femme de ménage, que ma maman dans sa jeunesse en a fait et que même mes soeurs et moi en avons fait pour gagner nos premiers salaires. Je n’ai aucune honte à parler d’un métier qui m’a permis de découvrir le monde du travail et le plaisir de recevoir un salaire en échange d’un effort fourni.
Et du coup, face à l’intérêt grandissant que me porte ma collègue, je lui parle de ma grand-mère maternelle qui, en tant que bonne à tout faire, avait été recommandée auprès d’une richissime famille. Je crois que l’histoire se situe dans l’après-guerre, ma grand-mère est à l’essai. Elle lave les sols, le linge à la main, les tapis à genoux, fait briller les vitres, l’argenterie, la vaisselle… bref, elle fait son job ! La maîtresse de maison vérifie scrupuleusement si le travail est fait et recompte un à un chaque couvert d’argent, chaque assiette, chaque verre de cristal. Tout y passe. Ma grand-mère n’y trouve rien à redire. Nous somme après la guerre, les gens souffrent terriblement du manque d’argent et le vol est malheureusement envisageable pour qui en a besoin ou qui en a de trop.
C’est donc au tour de ma grand-mère de suivre la Madame qui vérifie et qui compte, qui compte et qui vérifie que chaque chose est à sa place mais avec la saleté en moins. Et puis voilà que la propriétaire des lieux ouvre un placard et en sort un sucrier. Elle se met alors à compter un à un chaque morceau de sucre. Tout y est, l’inspection finie elle donne le salaire à ma grand-mère qui lui fait ses adieux.
Décontenancée, la riche patronne s’émeut de cette décision ! Ma grand-mère lui explique alors la chose suivante: « Madame, que vous comptiez vos couverts d’argents je comprends, vos draps et vos soieries, vos figurines en porcelaines je comprend. Mais que vous comptiez chaque morceau de sucre alors non madame, je ne comprend pas. Ils y sont tous et tant mieux pour vous madame mais imaginez qu’en brossant vos tapis, en lavant votre linge, en cirant vos parquets je fus prise d’un malaise et que l’envie m’aurait prise de croquer dans un morceau de sucre. Alors que se serait-il passé ? Vous m’auriez accusé de vol ?
La patronne s’est excusée et lui a proposé d’oublier ce fâcheux épisode, considérant qu’il s’agissait d’une très bonne employée. Ma grand-mère a tout de même refusé de travailler pour elle et s’en est allée.

