Ce fut une indienne comme elle, affectée aux basses besognes, qui initia Musaraigne aux us du groupe. Elle était fière de lui montrer chaque tipi, de lui présenter chaque occupant, de lui expliquer le fonctionnement et les rites de la communauté. Elle prit soin de répondre à chaque question de sa protégée et la mit en garde contre bon nombre de dangers. Elle lui remis également un talisman. Celui-ci émanait d’un grand chamane des rêves et pouvait mieux encore l’aider à comprendre le rôle de la tribu… du moins le croyait-elle. Elle observa beaucoup Musaraigne et vit qu’elle était issue d’un clan où les mots courage et patience étaient sacrés, où il n’était pas bon de mettre en avant son savoir mais où il était plus raisonnable d’apprendre des autres, où le respect de l’individu était une règle d’or. Se sentant écoutée, respectée et obéie, la tutrice pouvait enfin révéler le secret de la tribu…

Maintenant que les rites initiatiques étaient passés, Musaraigne piétinait d’impatience… sa curiosité avait en effet été piquée au vif avec ce secret ! Elle avait hâte d’en être à son tour détentrice ! Elle savait qu’il lui faudrait faire preuve d’encore un peu de patience et taire ses pulsions, qui la poussaient à savoir tout tout de suite, d’une manière plus basse, plus animale… ce que tout un chacun appelle « la curiosité malsaine ».
Oui c’était malsain, mauvaise hygiène d’esprit que de vouloir pénétrer celui des autres. Mais que voulez-vous ? Musaraigne est une femme comme les autres et lui mettre sous le nez l’hypothétique espoir de comprendre l’autre en ayant sous ses yeux ses rêves c’était l’autoriser à s’abreuver de faits plus ou moins avouables qui ne permettent pas de comprendre forcément mieux l’individu mais qui assurent un nouveau pouvoir: celui de savoir sur…
Une fois détentrice du pouvoir, elle plongea tête la première dans les attrape-rêves accrochés un peu partout sous les tipi. L’attrape-rêve cependant ne retient que les cauchemars des enfants mais sa curiosité n’en avait cure, Musaraigne allait tout savoir ! Et elle sut, le tout premier attrape-rêve lui procura une drôle d’impression car elle s’immergeait dans le monde de l’enfant dormant en dessous. Elle n’arrivait pas à détacher ses yeux du lacis de ficelle qui constituait le centre de l’anneau. Chaque dessin, chaque croisillon, chaque ornement de l’objet était un détail supplémentaire sur la vie du bambin.
De temps en temps, Musaraigne se retournait, car elle éprouvait un sentiment étrange, mélange de curiosité, de gêne et de honte. Elle ne se sentait pas à sa place soudain plongée au coeur des secrets de l’enfant. Ces secrets, même s’ils parlaient d’histoires, restaient des secrets et Musaraigne se demandait si les acteurs qu’elles voyait évoluer dans les volutes de l’asubakatchin l’autorisaient eux d’enfreindre leur cauchemars.
Mais des cauchemars extraordinaires, car issus de la réalité, et non des contes chantés le soir autour du feu. L’indienne était grisée, elle allait de mobile en mobile, de terreurs nocturnes en frayeurs diurnes sans se lasser. Dieux du ciel et le la terre, des forêts et des montagnes, que ce pouvoir était enivrant ! Lorsqu’elle eu cependant fini d’étudier chaque entrelac de ficelle, elle se senti épuisée. Beaucoup de cauchemars certes attractifs sortaient à peine du quotidien.
Pire, l’indienne insatisfaite se sentit soudain coupable: et si ces attrape-rêves avaient été ceux de son clan, aurait-elle aimé les savoir ainsi dépersonnalisés, éventrés, souillés de la vision et de la critique des membres extérieurs à sa tribu ? Non, elle n’aurait pas aimé, car elle savait que la sentence aurait été la même.
Cependant elle faisait désormais partie de LA Tribu des Secrets, et c’était son devoir de les partager au sein des tipis et de les garder au centre du clan. Parfois, celui-ci se réunissait dans le tipi des raconte-rêves. Chacun racontait ce qu’il savait et qui avait échappé aux mobiles arachnéens. Tous écoutaient, plus attentifs chaque fois que le secret montait en complexité. A choisir, tous s’accordaient sur le fait que c’était les chefs de tipi et les marabouts-pensée qui possédaient les plus grands attrape-rêves du clan, et chacun y allait de son petit effet pour les dévoiler, parcimonieusement.
Leur pouvoir était grand, très grand, car en plus de parler des cauchemars des petits Hurons, ils les expliquaient. Chacun avait son mot, sa pensée, pour mettre en lien un rêve avec la vie des enfants et tous n’hésitaient pas à les exprimer à voix haute, les matérialisant soudain de la même manière que les cauchemars des enfants se cristallisaient dans le labyrinthe de méninges de Musaraigne.
Un jour, un très grand chamane de la pensée, ce vieil indien âgé qui ne cessait de caresser sa barbe blanche tout en méditant sur les paroles de l’enfant qui venait le consulter dans son tipi à l’extérieur du territoire des secrets, dit à Musaraigne, qui lui répétait les supputations de la tribu au sujet dudit petit indien:
STOP !
« Dîtes aux membres de votre tribu de cesser de dire que cet enfant va mal ! IL VA BIEN ! Verbaliser une pensée négative c’est lui donner vie, la matérialiser ! Du coup l’assistance prend pour acquis ces paroles, même si elles sont fausses ! »
Musaraigne a suivi le conseil du vieil homme, et celui-ci a étouffé dans l’oeuf les fantasmes du tipi-secret, elle a prêché sa bonne parole pour mieux s’en servir ensuite. L’enfant, suffisamment ombragé par l’épée de Damoclès qui était suspendue au-dessus de son lit, n’avait nul besoin que vienne s’y ajouter un nouveau fil de nylon, beaucoup plus solide et néfaste, qui au lieu de réparer abime.
Le temps passant Musaraigne a enrichi ses connaissances et ses observations. Elle a enrichi également ses méninges d’ attrape-rêves qui ont fini par se superposer, par se ressembler, par se fondre et former un magma d’où Musaraigne ne tirait que de rares enseignements. Si bien que sa curiosité fut ébréchée par la multitude, puis émoussée par le temps. L’indienne au départ si curieuse, si désireuse de partager les malheurs des enfants était devenue blasée, ne lisait plus dans les attrape-rêves et se rendait le moins possible aux réunions autour du feu ou dans le tipi explique-rêves. Tous ces secrets, tous leurs secrets devenaient étouffants.
Mais elle n’avait rien à dire la petite indienne, elle pouvait seulement accepter ou partir. Après tout elle avait aimé son rôle au sein de la tribu, elle avait aimé son pouvoir des mots. Qu’en aurait-il été si Musaraigne et ses pairs n’avaient pas eu accès aux secrets ? L’aurait-on cantonnée au petit rôle de nourricière au sein de la tribu. Ses mots auraient-ils été considérés de la même manière ? Mais Musaraigne se pose aussi une autre question: qu’est-ce que l’enfant attend d’elle au sein du clan ? Qu’elle prenne soin de son corps ? De son esprit ? De son histoire ?
Observer l’enfant ne suffit-il pas à deviner l’essentiel, c’est-à-dire ce que l’enfant veut bien nous apprendre, sans qu’on vienne voler ses secrets dans son petit dreamcatcher.
Alors laissons les anneaux suspendus aux fenêtre pour que le jour le soleil brûle les mauvais rêves et que les petits Hurons puissent jouir de leur joies et chagrins d’enfants sans qu’on cherche chaque fois à les interpréter, parce qu’un enfant, même dans un conte imaginaire, reste un enfant.
Talismans de papier « A corps et à cris » et « Vies privées, de l’enfant roi à l’enfant victime » du Chamane-esprit Caroline Eliacheff

