Le bébé déposé dans ce tour d'abandon porte un béguin sur la tête

L’hygiène et l’apparence de l’enfant sont des choses avec lesquelles on ne plaisante pas en pouponnière. Au sein de l’unité où je travaillais quelques une de mes collègues ne transigeaient pas, et nous passions donc du temps avec chaque enfant pour les toiletter, laver, habiller, coiffer et parfumer. Je n’étais personnellement pas habituée à cet excès de précautions et j’avoue ne jamais avoir été parfumée durant l’enfance. Cependant c’était un plaisir pour nous et pour l’enfant que de procéder à ces petites manies qui devenaient avec le temps des gestes essentiels.
Les soins du visage surtout: bien décrotter les yeux, le nez, les oreilles et surtout passer un peigne humide dans les cheveux pour les dompter et leur donner un mouvement. Auparavant peu soucieuse de l’apparence de l’enfant, j’étais désormais obligée de veiller à ces petits détails du quotidien comme un nez qui coule, les traces de salinité à la commissure des yeux ou la saleté sous les ongles. Ceci l’était davantage encore lorsqu’un parent venait en visite ou qu’un enfant était scolarisé.
Un jour cependant, je fus vexée d’apprendre qu’une maman n’approuvait pas les couettes que j’avais faites à sa fille. Ce fut la psychologue de la pouponnière, une femme mûre, dotée d’une solide expérience, qui m’éclaira sur la situation. Ses interventions étaient toujours appréciées de l’équipe. Elle m’expliqua que cette maman n’en voulait pas à ma personne mais à l’institution.Voir son enfant coiffée différemment, par quelqu’un d’autre, c’était comme en être une seconde fois dépossédée.
Elle ajouta qu’avec l’habillement, c’étaient les seules choses qui permettaient aux parents de se sentir pleinement acteurs, et qui identifiaient leur enfant comme étant encore le leur. Je pus m’en rendre compte de visu lorsque certains parents m’apportèrent leur propre crème, savon, parfum ou habillement…
Du coup je ne voyais plus cette maman de la même façon. La vexation fit place à la culpabilité puis à la compréhension. Désormais je faisais plus attention aux attentes de chaque famille. Avec mes collègues, nous savions quel enfant pouvait être coiffé avec des accessoires, lequel devait impérativement avoir les cheveux détachés ou coiffés librement, lequel ne devait surtout pas porter un vêtement de la pouponnière. Certains parents nous apportaient de nouveaux habits en nous demandant que leur enfant en soit vêtu lors de la prochaine visite. D’autres employaient leur temps de visite à coiffer, habiller et nourrir eux-même leur enfant.
Quelle fierté dans leur regard lorsque l’assemblée complimentait la coiffure ou la tenue de leur progéniture. Certaines armoires débordaient d’habits, disparaissaient sous les montagnes de jouets, ou les sachets de biscuits. Tous ces petits détails d’apparence insignifiante prenaient une importance de taille gigantesque au sein des unités. Et les enfants ! Fallait les voir défiler dans leurs nouveaux vêtements, s’échanger ou s’offrir les gâteaux de leurs parents, jouer avec leur nouvelle poupée ou leur nouveau camion. Lorsqu’ils étaient assez grand pour parler ils étaient capables de vous dire de qui venait chaque cadeau, si c’était papa, maman, tatie ou papy, quelle était leur robe ou pull préféré. Ces gosses vénéraient leur jouets ou leurs vêtements tels des collectionneurs. Impossible de jeter un jouet cassé ! Ils n’en avaient cure ! Je me souviens, moi qui aime faire « le rangement par le vide », passer et repasser devant une voiture télé-commandée complètement destroy. Son propriétaire, un petit garçon, ne voulait surtout pas qu’on la jette malgré sa dangerosité avec ses bords coupants. Il assimilait ce jouet à la dernière visite de son papa qui se faisait très rare. Jeter ce jouet prenait pour lui des proportions dramatiques et la voiture kamikaze a fini par trouver sa place au fond de la caisse de jouet du gamin qui s’en saisissait de temps en temps puis la remisait délicatement au fond de la boîte. Même lorsque son papa, revenu avec une super voiture tout terrain, voulut la jeter, le petit refusa.
J’ai en mémoire également cette petite fille qui se transformait en princesse chaque fois qu’elle enfilait la seule robe offerte par son papa. Il était évident que c’était une robe réservée aux grandes occasions et nous ne l’autorisions à la porter que le week-end pour éviter qu’elle soit abîmée. Du coup lorsqu’il y avait des croissants et des pains au chocolat au petit déjeuner elle savait que c’était le week-end et réclamait joyeusement sa robe à froufrou et à volants. Il a fallu que les manches lui arrivent aux avant-bras et que sa tête n’arrive plus à enfiler le col pour qu’elle cesse de la porter.
-« Tiens ! Je te donne un gâteau de ma maman ! »
Accepter un bonbon ou un gâteau de la part d’un enfant c’est déjà une preuve d’amitié et de confiance… Mais recevoir un bonbon ou un gâteau de sa maman ou de son papa alors c’est comme recevoir le Saint Graal ! Faut les voir les petits chevaliers de la table ronde distribuer leurs victuailles à l’assemblée. Et peu importe que leurs petits copains ou copines n’aient pas reçu de visite de leur famille. En leur offrant ce bonbon, ils partagent un peu de leur papa et de leur maman avec eux et tous son contents mais attention ! Là encore point de gourmandise ! La plupart aime garder un petit fond de leur sachet de friandises au cas où…
J’aimerais vous en dire encore davantage mais pour qu’un article soit intéressant il ne faut pas qu’il soit trop long donc je vais faire comme ces bambins et remiser mes souvenirs au fond de ma mémoire juste au cas ou…
Et effectivement, ces petits détails insignifiants, ces bouts de tissus, ces coiffures si différentes, ces friandises, ces jouets, ces bijoux: ce sont devenus des signes d’authentification; pas seulement de chaque enfant mais plutôt de chacune des familles qui ont un jour franchi le seuil de la pouponnière et laissé là une partie de leur identité.
MuB

Blog de Popeline


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