Entretien avec Sylvie B, dont la maman puis elle-même furent maternantes au sein de la pouponnière d’Antony:

MuB : Bonjour Sylvie, pour commencer comment avez-vous connu ce blog ?

Sylvie : J’ai vu sur « copains d’avant » que ma soeur avait mis une photo d’elle et de mon frère alors que nous étions à la pouponnière d’Antony. Du coup, j’ai tapé » pouponnière » pour avoir plus d’info et je suis tombé sur votre blog…

MuB : Etiez-vous placés là-bas ?

Non, Maman faisait partie du personnel donc nous étions à la crèche du personnel.

Gardez-vous des souvenirs de cette période ?

Sylvie :  Plein ! Parce-que j’ai commencé à fréquenter la pouponnière dans le ventre de ma mère, puis à la crèche du personnel jusqu’à l’âge d’aller à l’école maternelle F.Buisson. S’en est suivi le patronage les jeudis et les dimanches ainsi que pendant les vacances scolaires, lorsque papa ne nous gardait pas à la maison, et ce  jusqu’à l’âge de 11/12 ans…

La personne qui nous faisait le patronage s’appelait « tata Joli ». JOLI était son nom de famille, elle était une collègue de ma mère !

…J’ai fini par y travailler un peu plus d’1 an et demi (de juin 1971 à 1973) à l’âge de 17 ans : c’était mon premier emploi ! 

Et votre maman ? Quel métier exerçait elle ?

Sylvie : Maman était aide-soignante, mon arrivée sur cette terre a fait qu’elle a arrêté ses études qui avaient été faites à la pouponnière. J’ai connu l’époque où il y avait des élèves infirmières à la pouponnière.

Vous souvenez-vous comment, lorsque vous étiez enfant, votre maman vous expliquait le métier qu’elle exerçait ? Que vous disait-elle lorsque vous lui posiez la question ?

Sylvie : Lorsqu’elle nous déposait à la crèche ou au patronage, elle nous disait qu’elle allait s’occuper d’autres enfants et qu’elle viendrait nous rechercher plus tard.

Commençons alors par vos souvenirs d’enfance et pourquoi pas le plus lointain ?

Sylvie : Avec plaisir ! c’était les mieux ! 

Mon souvenir le plus lointain concernait la crèche forcément, et ses plafonds durant la sieste…

Il est vrai  que les plafonds là-bas étaient très hauts ! Dans la plupart des témoignages regroupés jusqu’à présent sur ce blog tous relatent ces hauteurs de plafond impressionnantes !

Sylvie : Oui, très hauts et très décorés en ce qui concernait certaines pièces ! J’ai eu l’occasion de visiter la chapelle Sixtine et les plafonds étaient peints dans le même esprit religieux. Il y avait des anges, des nuages et des montagnes…

Il s’agissait de quelle partie de la pouponnière ? La chapelle ?

Sylvie : Non il s’agissait de la crèche et du patronage (qui lui était à côté de la chapelle).

Vous voulez dire que même la crèche et le patronnage avaient gardé ce décor ecclésiastique ?

Sylvie : Oui tout à fait, je regardais ce plafond avant de m’endormir et puis je sombrais…

J’étais obligée de le voir car pour la sieste de la crèche nous étions tous regroupés dans une grande salle et aussi loin que mes yeux pouvaient voir, ce n’était que peinture au plafond. Il y avait même un volcan en éruption !

Regard de l’innocence?  On scrute les décors, les peintures murales sans se douter alors de la signification précise de ces peintures ?

Sylvie : Oui, tout à fait. Vous savez, il y a bien des choses que nous vivons enfant et que nous ne comprenons ou ne réalisons que des années après…

Et à l’époque : vous évoluiez sereinement au sein de la crèche et du patronage ou bien y avait-il des lieux qui vous impressionnaient ?

Sylvie : Beaucoup de lieux m’impressionnaient comme le réfectoire, car on y retrouvait des fois maman qui y mangeait avec ses collègues, et ces dernières nous étouffaient avec leurs bisous ! lol

Le plafond était encore plus haut et les voix résonnaient énormément. Le chef cuisinier le savait alors lorsque nous ne voulions plus manger, il ouvrait la porte de la cave et faisait mine d’appeler son ami le croque-mitaine !

Mon dieu lol ! Il devait faire son effet !

Sylvie : Non car je n’aimais vraiment pas le chou-fleur, et il n’a jamais réussi à me le faire manger ! lol

Lol ! Vous avez dit plusieurs lieux impressionnants, quels autres ?

Sylvie : La laverie !

Depuis le patronage (à côté de la chapelle), nous prenions un escalier en colimaçon pour descendre jusqu’à la cour intérieure, et nous la traversions complètement pour aller au réfectoire. Aussi, nous passions devant la blanchisserie avec ses énormes machines à laver le linge !

C’était des volumes et des espaces démesurés ! Aucune crainte à l’idée de se perdre ?

Sylvie : Non, je connaissais les lieux par coeur, mais le bruit était infernal, je ne sais pas pourquoi ! Je me souviens aussi du vestiaire du personnel. C’était un grand corridor assez étroit (je pense que c’était les serres des moines) et étouffant. Tout un pan de mur était en verre et  l’autre en pierre.

Probablement que le bruit était dû à  la hauteur des plafonds et du fait qu’à l’époque l’isolation phonique n’existait pas. En dehors du réfectoire, y a-t-il d’autres lieux où vous croisiez votre maman ?

Sylvie : Oui, car elle a également travaillé à la biberonnerie, et nous ne manquions pas d’y faire un petit arrêt lorsque nous allions au réfectoire. 

Quel était votre lieu préféré ?

Sylvie : Sans nul doute le parc bien sûr !

Décidément…. il fait l’unanimité ce parc !

Sylvie : Oui, parce-que l’été nous étions tout l’après-midi dehors ! Et dans les bosquets nous avions retiré le lierre et tracé des pièces pour jouer au papa et à la maman ! 

Lol, trop mignon ! J’ai une question plus délicate: est-ce que, du moins dans ce parc (peut-être ailleurs) vous côtoyiez les enfants placés par décision judiciaire ?

Sylvie : Oui, lorsque le personnel les promenait.

Echangiez vous ensemble ?

Sylvie : Non, jamais les enfants du personnel et les enfants confiés à la pouponnière ne jouaient ensemble.

Y avait-il une raison ?

Sylvie : Petite je ne me suis jamais posé la question, ayant toujours connu les choses ainsi ! D’ailleurs les enfants du personnel n’avaient pas le droit d’aller dans les étages.

Autre question : vos horaires étaient-ils réguliers (à la crèche) ou arrivait-il à votre maman de vous déposer à des horaires différents ? 

Sylvie : Lorsque nous étions à la crèche, maman travaillait de jour (7h30 le matin)  jusqu’à 16h00 ou 16h30. Puis il y a eu la période où elle travaillait de nuit.

Et vous concernant, quel effet cela vous a t-il fait de revenir en 1971 en tant qu’aide soignante cette fois ?

Sylvie : Je n’étais pas aide soignante, car à l’époque on n’exigeait pas autant de diplômes ! J’étais agent hospitalier et je pouvais faire le travail d’une auxiliaire de puériculture d’aujourd’hui. 

J’étais l’aînée de 7 enfants et croyez moi que je savais depuis longtemps laver un bébé, lui mettre des couches (en tissu à l’époque) et le faire manger !

Avez vous été bien accueillie ? Votre maman travaillait-elle encore là bas ?

Sylvie : Oui, maman y travaillait encore et ses collègues, que j’appelais « tatas » lorsque j’étais gamine, sont devenues mes collègues à mon tour !

Elles devaient avoir un sentiment de fierté et probablement un comportement un peu maternel avec vous non ?

Sylvie : Oui et non, elle m’ont vu évoluer aux fils des années, elles m’ont vu accompagner mes frères et soeurs au patronage, et donc elles savaient de quoi j’étais capable. En fin de compte, j’étais la seconde mère de mes frères et soeurs !

Portiez-vous une tenue spécifique ?

Sylvie : Oui, une blouse blanche telle une infirmière.

Vous informait-on des raisons du placement de chaque enfant ?

Sylvie : Lorsque j’arrivais le matin et que des enfants nouveaux étaient arrivés dans la nuit, on me disait des fois pourquoi ils étaient là et ce n’était pas toujours gai !

Vous autorisait-on à avoir des attitudes maternelles avec les enfants ou étiez-vous tenue de garder une certaine distance ?

Sylvie : On nous rappelait de pas trop nous attacher et c’était difficile de ne pas craquer car plus d’un m’attirait et je me rappelle de deux enfants et de leurs prénoms en particulier…

Qu’est-ce qui était le plus frustrant ?

Sylvie : D’interdire aux enfants de nous appeler « maman », mais je comprends que ce n’était pas leur rendre service que de les laisser faire !

La « hiérarchie » était-elle très présente ou bien restiez-vous essentiellement entre « maternantes » ?

Sylvie : La hiérarchie était présente surtout derrière les débutantes. Lors de mes débuts, une surveillante était venue 2 fois dans la même journée dans le service « oratoire » où j’avais effectué mes tout premiers jours. Elle avait questionné mes collègues du moment qui ne m’avaient pas connue enfant, mais qui forcément connaissaient ma mère. Je dois dire fièrement que je m’en sortais très bien et que j’avais même lavé un enfant de plus que les 6 journaliers.

Portaient-elles les mêmes tenues que vous ?

Sylvie : Oui, nous n’avions pas de signe distinctif, sauf pour les soignantes et les surveillantes qui avaient des barrettes selon leur grade, comme les militaires.

Cela donne un peu un côté strict non ? Et la grande direction (directeur ou directrice) ? L’avez vous déjà côtoyée ou était-ce en de rares occasions ?

Sylvie : J’ai côtoyé deux directrices qui se sont succédées. Je les voyais lors de visites avec des officiels de la préfecture, dans les services et également lorsque la directrice descendait de ses appartements, puisqu’elle empruntait le fameux escalier en colimaçon qui passait devant le patronage.

Ah ? La directrice habitait là ?

Sylvie : Oui, les deux directrices que j’ai connues ont habité sur place, elles avaient un appartement de fonction.

La première directrice nous faisait peur. Je dis « nous » parce-qu’elle impressionnait tous les enfants du patronnage… moi y compris bien sûr. Elle était très grande et mince, elle me faisait très peur, sa voix était grave et rauque. Elle prenait son temps pour parler, ainsi le supplice d’être en sa compagnie était interminable ! Elle ressemblait à un corbeau toute habillée de noir et toujours en trotteurs.

C’est quoi des trotteurs ?

Sylvie : Des chaussures faites pour une marche confortable, mais pas glamour du tout ! 

Son aspect physique était-il pareil à son caractère ou finalement était-elle sympathique ?

Sylvie : Non, elle n’était pas méchante du tout mais trop moche, et elle faisait peur ! Des trucs de gosses quoi… en plus entre nous on fabulait !

Lol ! Et la seconde directrice ?

Sylvie : La seconde était madame tout le monde : normale quoi ! C’était une femme de taille moyenne, les cheveux courts et souriante. Elle avait deux garçons que l’on croisait toujours dans l’escalier en colimaçon qui menait chez eux !

Une fourmilière cette pouponnière !

Sylvie : Oui, c’était mon 2ème chez moi !

Cette nouvelle directrice a-t-elle apporté du changement ?

Sylvie : Oui, beaucoup ! Lorsque je suis partie de la poup, les choses commençaient à bouger. Et même lorsque je n’y travaillais plus, des amies-collègues venaient nous rendre visite à maman et à moi et nous racontaient les changements, comme les enfants qui quittaient la poup pour aller à l’école. Dingue de voir ça mais je dois dire SUPER !

Car avant ils n’allaient pas à l’école ?  Ils restaient à la poup ?

Sylvie : Oui, à l’oratoire se trouvaient les enfants les plus grands (jusqu’à 4 ans 1/2). Ils restaient toute la journée à la poup ou au parc ou encore au jardin d’enfants ! Mais jamais ailleurs !

Pfffff, difficile de se socialiser après cela !

Sylvie : Oui, du moins à mon époque 1972/1973

Non pas qu’à la poup on ne se socialise pas mais…. l’enfermement….même si il y a un grand jardin….

Sylvie: Je suis d’accord, et je me sens mal d’avoir connu ça !

La problématique reste un peu la même aujourd’hui. Nous avions peu l’occasion de les sortir car toujours en problème d’effectif. Du coup quand ils sortaient et qu’ils croisaient un pigeon ou une flaque d’eau ils avaient peur !

Sylvie : Lorsque j’ai travaillé à la poup, je n’ai pas connu les enfants en train de faire du vélo dans les couloirs. Et même, je trouvais qu’ils n’avaient pas assez de jouets ! Mais il y a un beau souvenir, celui de C., 4 ans, que j’ai vu partir avec son papa et sa maman adoptifs, elle était folle de joie car les adoptions étaient rares et longues administrativement parlant ! Ses futurs parents venaient la voir 2 fois/semaine avant de pouvoir enfin la prendre avec eux ! Et je me souviens qu’ils avaient un enfant biologique: un garçon !

Quelle était le déroulé d’une journée type lorsque vous vous occupiez des enfants ? Vous vous souvenez ?

Sylvie : Oui, je commençais par pointer avec le carton (on actionnait un levier) que l’on rangeait ensuite dans le cadran à côté en attendant le pointage de sortie. Puis je descendais au vestiaire (niveau de la cour intérieure), et je me rendais au bureau de la surveillante afin d’avoir des instructions sur le poste où je devais travailler. J’étais affectée au-rez-de-chaussée qui en réalité, côté cour, donnait l’impression d’être au 1er.

Nous levions les enfants, les grands, et les installions pour le petit déjeuner dans la salle à manger. Ensuite séance pot de chambre et toilette (bain tous les jours), puis nous les confions à la jardinière d’enfants. Durant cette « liberté », nous faisions les lits (3 par chambre) et le ménage des chambres et nous allions à la lingerie de l’étage chercher le linge de toute la journée. Les enfants revenaient un peu avant le repas de midi pour une nouvelle séance de pot. Puis repas, pot et sieste. Nous faisions le ménage de la salle à manger, nous lavions la vaisselle et nous la remettions dans le chariot qui venait des cuisines. Nous faisions les chaussures (cirage blanc) puis le personnel remplaçant nous relayait vers 16 h.

Ce sont donc essentiellement des soins d’hygiène !

Sylvie : Oui, sauf pour moi, car je n’étais pas titulaire d’un poste et je pouvais tout aussi bien être au jardin d’enfants. Ce qui explique pourquoi j’allais pendre des instructions chaque matin : je faisais les remplacements ; congé, maladie…

 Comment se passait le déroulé d’une journée au jardin d’enfants ?

Sylvie : Je commençais par le ménage en attendant les enfants et je préparais les jeux et les activités que je voulais leur faire faire. D’ailleurs en voulant changer l’eau du bocal d’un poisson rouge qui peinait pour y voir clair, je me suis coupé très profondément le pouce, j’en garde la cicatrice. Revenons à nos moutons : les enfants arrivaient et je les occupais avec ce que j’avais (pas grand chose). Le plus souvent on les sortait au parc et là nous étions plusieurs.

L’essentiel des jeux, c’était quoi ?

Sylvie : Cubes, voitures avec garage, dînettes, poupées, ballons, des coloriages, des jouets en bois, une autre époque…

Les enfants du personnel avaient droit à la même chose je présume ?

Sylvie : Moins ! Il fallait que nous prenions avec nous nos jouets de la maison !

Eh ben… heureusement qu ‘il y avait le parc et l’imagination débordante des enfants !

Sylvie : Ca c’est sûr ! Et franchement ça me laisse un gout amer dans la bouche quand je repense à cela !

Vous ne vous faisiez pas voler ou casser vos jouets ?

Sylvie : Non, nous étions tous logés à la même enseigne ! Il est vrai que des fois les garçons, les plus vieux du moins, venaient nous embêter, nous les filles, lorsque nous étions en train d’habiller et de coiffer nous poupées. Des choses disparaissaient mais toujours sous notre nez, car ils étaient trop heureux de nous faire courir ! Mais on se vengeait : lorsqu’on jouait au ballon prisonnier, on les faisait prisonnier en priorité et après on s’occupait des filles lorsqu’il n’y avait plus de garçons en jeux, lol !

Sylvie, pouvez-vous me parler d’autres souvenirs marquants (enfant comme professionnelle) ?

Sylvie : Oui, je commencerai par le souvenir de ces grands landaus bleu marine ou noir.     Ils étaient immenses et les maternantes pouvaient y mettre 4 à 5 enfants dedans afin de les promener, puis je me rappelle de ces grandes capes bleues que nous mettions pour aller au parc, elles étaient lourdes mais chaudes. Il y avait aussi dans le parc un endroit que nous appelions « la grotte » : c’était un tunnel sous la terre dont les parois étaient « pavées » telles que les rues de certains vieux quartiers, et cet endroit nous faisait très peur. Là je parle de mes souvenirs d’enfant, car en réalité, cet endroit était le lieu où le jardinier du parc rangeait ses outils…

Lol ! Là aussi, ces grandes capes je trouve que cela donne un côté religieux au lieu !

MuB : Avez-vous visité la chapelle ? Jusqu’à présent toutes les personnes interrogées n’en ont aucun souvenir… Etait-elle fermée ?

Sylvie : J’ai vu la porte ouverte un jour, alors nous nous sommes approchés et avons découvert l’intérieur ! La porte était toujours fermée d’ordinaire mais ce jour-là plusieurs personnes étaient à l’intérieur et il y avait des visiteurs avec des blocs-notes.
A l’intérieur c’était nu : pas de chaises, juste l’autel en pierre blanche, et des pierres au sol , des éboulis. Il est évident que c’était pour cette raison que la chapelle était fermée.

MuB : lorsque vous-même vous avez travaillé comme maternante, quel effet avez-vous ressenti de travailler dans ce lieu où il existait une chapelle, donc un lieu de culte ? Le personnel l’occultait-il ou la « présence de Dieu » change-t-elle la façon de penser ou d’agir ?

Sylvie : Pour ma part, j’ai vite oublié le bon Dieu une fois jeune adulte, donc je n’étais pas troublée par la chapelle, et n’oublions pas que je l’avais toujours connue là, étant enfant, à côté du patronage. Ils étaient mitoyens par un mur, et au milieu de celui-ci il y avait un placard (côté patronage) créé pour murer une porte qui donnait dans la chapelle. Au-dessus de ce placard il y avait un petit toit pointu avec des sculptures qui rappelaient cette entrée.

MuB : Aujourd’hui on n’imaginerait pas une pouponnière avec une chapelle religieuse. Vous trouviez le lieu beau (la poup) ? Méritait-il d’être détruit ?

Sylvie : Pour moi personnellement elle ne m’a jamais fait peur, et cela parce-que ce n’était pas ma maison, je n’y restais pas en permanence. Mais je pense qu’elle pouvait impressionner des enfants et qu’elle pouvait faire penser à une forteresse, oui c’est ça, une forteresse !

MuB : Aurait-elle mérité d’être classée au patrimoine ?

Sylvie : C’est drôle, je n’avais jamais pensé à la poup de cette façon là !

MuB: Eh bien en fait les passionnés ont ainsi voulu empêcher sa destruction: en la faisant classer au patrimoine.

Sylvie : Je pense que oui, ou du moins elle aurait fait le bonheur de quelques religieuses ou moines. Mais il fallait la vider de ces enfants, ce n’est pas un lieu pour grandir !

MuB : Trop grand ?

Sylvie : Elle n’était pas très différente des hôpitaux de Paris qui ont également des chapelles et, si on regarde bien, les hôpitaux de Paris sont pour certains plus vieux que la pouponnière d’Antony. Oui trop grand en plafond, trop gourmand en chauffage !

MuB : Personnellement, en regardant les photos, tantôt elle est belle, tantôt je la trouve moche. Elle m’aurait sans doute impressionnée, c’est sûr !

Sylvie : Je sais qu’elle avait changé, des aménagements y avaient été fait.

MuB : Oui c’est vrai, et le lieu en lui-même ne vous impressionnait plus pour les mêmes raisons (là je parle de la poup en général) ? Ou en « imposait-il » ?

Sylvie : La pouponnière était le 2ème endroit le plus fréquenté par ma mère et par nous ses enfants, nous l’avons toujours connue depuis que nous étions au monde !

MuB : Le titre « lettre à Isabelle » fait référence à Isabelle-Jeanne, qui est née sous X et recherche ses origines et ses conditions d’accueil étant bébé. Comprenez-vous sa démarche de rechercher son passé ?

Sylvie : Oui, dans un certain sens. Je comprends que l’on cherche à savoir d’où on vient et qui nous a mis au monde, et de savoir pourquoi nos parents biologiques nous ont laissés et savoir ce qu’ils deviennent et surtout savoir si ils avaient des parents donc des grands-parents ou des tantes et oncles pour la personne abandonnée… Car si une mère biologique a des difficultés à assumer un enfant, j’imagine que cette mère a de la famille…

MuB : y-a-t-il des choses qui vous ont interpellées à la pouponnière en tant que maternante ? Ou des questions que vous vous êtes posées qui sont restées sans réponses ?

Sylvie : Oui, une maternante était un peu dure et impatiente avec les enfants, je ne la trouvais pas à sa place dans ce métier. Même avec d’autres maternantes, elle était assez rude et expéditive. Quand elle n’aimait pas quelqu’un, adulte ou enfant, c’était clair pour tout le monde ! Tout le monde le voyait, mais c’était quelqu’un qui était irréprochable au point de vue propreté, présence, donc la hiérarchie ne disait rien.

MuB : Oui, c’est une problématique récurrente.  La personne dont vous parlez travaillait de nuit ? Avez-vous pu en parler à quelqu’un ?

Sylvie : Non cette personne travaillait de jour comme moi, mais je n’aurais pas fait le poids avec mes 17 ans et elle avec ses 31 ans !

MuB : Et vos autres collègues faisaient comme si de rien ?

Sylvie : Je pense qu’elle impressionnait pas mal de monde, car en plus elle avait le verbe haut ! Il fallait rentrer dans le moule ! De toute façon je n’aurais pas pu faire une grande carrière à la poup car j’étais trop sensible et inexpérimentée. A cette époque, le minimum requis était le certificat d’études primaires et vous pouviez être agent hospitalier et vous occuper des enfants !

Je n’étais ni armée pour ce métier, ni préparée sur la situation de certains enfants maltraités et amenés par police secours très souvent !

MuB : On ne vous avait pas suffisamment préparée ni formée ?

Sylvie: Pas du tout ! à cette époque, on était formée sur le tas !

MuB : Par les maternantes elles-mêmes ?

Sylvie: Quelles maternantes ? Il y avait des soignantes (peu), des aides-soignantes comme maman et des agents hospitaliers comme moi !

MuB: Y-avait-il des réunions ? Un lieu pour parler de ses difficultés ?

Sylvie : Il y avait des médecins, des ORL qui venaient de l’extérieur chaque jour mais c’est tout ! Pas de formation en ce qui me concerne ! Pas une seule en 1 an et demi de métier à la poup. Peut-être pour les agents plus gradés que moi… je ne sais pas !

MuB : Y-avait-il des psychologues ?

Sylvie : Non, jamais entendu parlé ! D’ailleurs lorsqu’un enfant devait avoir des examens approfondis tels qu’une simple radio, c’était l’une de nous qui accompagnait l’enfant à St Vincent de Paul pour l’examen en question, nous étions véhiculés en ambulance. J’y suis allée plusieurs fois !

MuB : Vous étiez un peu livrées à vous-même en gros… d’où justement certaines personnes qui agissent à leur guise.

Sylvie : C’est le moins qu’on puisse dire ! quand je vous dis que c’était une autre époque ! Il est sûr qu’ aujourd’hui l’encadrement n’est plus le même et que bien des choses ont changé… et tant mieux ! 

MuB : Oui, certaines choses en bien, heureusement. Mais beaucoup de choses sont encore à revoir. Personnellement je suis devenue allergique à ces institutions cloisonnées. Ce sont des prisons avec des fenêtres sans barreaux (quoique j’ai connu un lieu où il y en avaient au rez-de-chaussée).

Sylvie : Vous savez, toutes mes vaccinations ont été faites à la pouponnière ainsi que celles de mes frères et soeurs. Nous étions visités par les mêmes médecins que les enfants confiés à la poup.

MuB : D’une pierre deux coups !

Sylvie : Oui, et pourtant le centre de protection maternelle infantile était au bout du parc, juste en face de la rue de l’Eglise et tout à côté de la caserne des pompiers de l’époque (depuis plusieurs années cette caserne est maintenant reconstruite sur la nationale 20).

MuB : Vous connaissez bien les lieux !

Sylvie : Oui, j’ai habité Antony jusqu’à mon mariage, c’est à dire 19 ans.

MuB : Vous arrive-t-il d’y retourner ?

Sylvie : Oui, je vais rue Auguste Mounié pour acheter des huîtres chez le seul poissonnier de la rue.

MuB : Regrettez-vous la séparation : maternantes – soins d’hygiène/ éducatrices de jeunes enfant -jardin d’enfants ? Aurait-il été possible que les aides-soignantes jouent aussi avec les enfants et non qu’elles se cantonnent aux soins d’hygiène et au ménage ?

Dans la 1ère partie de l’ interview on s’est rendu compte que l’aide-soignante auprès des enfants passe plus de temps à les laver et faire le ménage, que de jouer avec eux.

Sylvie : Oui, la part de jeu était minime : pendant le bain, pendant l’habillage et un peu pendant le change… mais c’est peu vraiment peu !

MuB : Le regrettez-vous ?

Sylvie : Oui, j’aurai préféré avoir moins d’enfant par jour à m’occuper mais le faire à fond : soins corporels, jeux, promenades, etc…

MuB : Quel rôle avaient les infirmières exactement ?

Sylvie : L’infirmière secondait le médecin pendant l’auscultation, elle déshabillait et rhabillait l’enfant, écrivait sur les cadres des lits de chaque enfant comme dans les hôpitaux.

MuB : Pffff… Alors que c’était vous qui étiez au quotidien avec les enfants… ajourd’hui c’est différent.

Sylvie : Elles distribuaient les médicaments et leur donnaient elles-mêmes, sauf les suppo !

MuB : Lol !

Sylvie : Oui, à l’époque les couches étaient en tissu alors imaginez le bazar pour ces pauvres infirmières !

MuB : Lollll ! Qui vous évaluait en fin d’année ?

Sylvie : La surveillante de l’étage !

MuB : Avait-elle un rôle autre que l’infirmière ?

Sylvie : Un autre rôle qui était surtout administratif, je les voyais souvent dans leur bureau en train d’écrire (pas d’ordi à l’époque, ça n’existait même pas pour les secrétaires !)

MuB : Et que faisaient-elles d’autre ?

Sylvie : Elles faisaient la visite journalière de leur étage dont elles étaient responsables et je dois dire que le reste je ne sais pas ! A l’époque les services étaient très cloisonnés et lorsqu’on était en train de s’occuper de nos enfants on avait du mal à regarder au travers des murs pour voir ce que faisaient les autres.

J’ai eu l’occasion aussi de travailler avec des enfants en quarantaine; et là, nous en avions 1 ou 2 selon le mal dont ils étaient atteints. Un jour, la surveillante me dit d’aller travailler à l’isoloir et que je n’avais qu’un seul enfant à laver, à faire manger, à habiller. J’étais très étonnée ! Après m’avoir accompagnée, on m’expliqua que le garçon (6 mois à peu près) avait la gale et qu’il était contagieux !

MuB : Argh ! 

Sylvie : Je devais m’habiller d’une certaine façon par dessus ma blouse, mettre des gants, et on m’a montré les soins à effectuer : du souffre avait été ajouté à l’eau du bain et je devais frotter ce petit avec une brosse le plus fort possible afin de détruire les galeries et les pontes faites dans ces galeries par les « insectes » de la gale.

MuB : Arghhh ! Je sais il faut bien le faire pour le bien-être de cet enfant mais… Arghhh !

Sylvie : Le petit souffrait atrocement et je pleurais avec lui, en priant pour que je réussisse ma mission afin qu’elle soit la plus courte possible. Ca m’a traumatisée et à partir de là je n’ai plus autant aimé faire ce métier.

MuB : Oui je comprends.

Sylvie : Des fois le bon Dieu je me rappelle de ce petit !

MuB : Le pauvre ! Quels étaient les autres raisons de quarantaine que vous avez rencontrées ?

Sylvie : Une autre fois, une petite fille avait une varicelle : lorsque je suis arrivée dans la chambre j’ai chuté sur une bille au sol… en réalité j’avais donné un coup de pied dans son oeil de verre qu’elle réussissait à enlever.

MuB : Arghhh – Lol ! Donc on isolait à l’époque les varicelles, ce qui ne se fait plus aujourd’hui.

Sylvie : Oui ! Mais c’était utopique, car la transmission était faite ! Et puis il y avait aussi ce bébé qui, lorsqu’il poussait trop pour faire caca, avait son anus qui se retournait et sortait entièrement de son corps.

MuB : Aïe aïe aïe ! Et il était à l’isolement ?

Sylvie : Non, il n’était pas isolé pour ça. On m’avait montré comment tout remettre à l’intérieur : je prenais une compresse stérile et avec un peu de glycérine, je poussais doucement sur l’anus qui rentrait très vite et facilement jusqu’à la fois suivante, mais c’était pas à tous les changes !

MuB : Dis donc c’est des situations difficiles quand même, surtout lorsqu’on est jeune.

Sylvie : Oui, je trouvais ça léger tout de même pour des agents hospitaliers de faire certains soins ! C’étaient des gestes infirmiers.

Je vous avais parlé de deux enfants qui m’ont marquée: une petite fille, C., qui avait été adoptée et que j’avais vu quitter la pouponnière avec son papa d’un côté et sa maman de l’autre. J’étais super émue de ce beau dénouement. Le deuxième enfant était un petit garçon, A., dont les parents africains étaient étudiants et logés à la cité universitaire à côté de la pouponnière.

A. était là provisoirement car ses parents n’avaient pas le droit de l’avoir avec eux, et ils n’avaient pas les moyens de le faire garder pendant leurs cours universitaires. A. n’était pas un enfant timide et il avait même un côté clown très naturel. Un matin, alors que j’avais le groupe où était A., les enfants étaient sur leur pot et A. me dit: « Tata, mon derrière me chatouille ! » Je m’approche et retire A. de son pot et je n’ai pas pu retenir un cri, car trop surprise de constater un ver énorme dans le pot ! C’était un « ascaris », un ver que l’on trouve souvent chez les enfants africains. La taille du ver était celle d’un ver de terre commun. C’était d’autant plus surprenant car il n’y avait ni urine, ni matière fécale, le ver était seul dans le pot et se tortillait dans tous les sens !

A. a hurlé à son tour et tous les enfants l’ont imité. C’était ahurissant, tout l’oratoire (le service) était sans dessus dessous : des pots étaient renversés, du pipi et du caca jonchaient le carrelage, je ne pouvais pas oublier de vous raconter ça ! La soignante l’a mis sous vermifuge et nous avons attendu tous les jours les deux autres vers car ils existent par chiffre impair. Par chance, A. n’en avait qu’un !

MuB : Votre maman a travaillé aussi à Antony. Vous parlait-elle de son travail auprès des enfants ? Avez-vous comparé vos deux époques ?

Sylvie: Nos deux époques auraient pu être fondues en une seule car le travail était le même, les méthodes en tout point identiques, comme caler les enfants avec leur biberon !

Images issues du documentaire "Les parents de coeur"
Images issues du documentaire « Les parents de coeur » -cliquer pour agrandir

MuB : Oh bon sang ! C’est pas vrai ! Même à votre époque ?! Pfff je suis écoeurée !

Sylvie : Oui c’est vrai ! je l’ai fait aussi car c’est comme ça que l’on m’a montré !

MuB : Et quelles raisons évoquait-on pour ne pas les prendre dans les bras ?

Sylvie : Pour que les enfants n’attendent pas trop ! Ca pleurait ; ils avaient tous faim en même temps ! On prenait dans les bras ceux qui tétaient mal ou peu, et nous avions les autres sous les yeux pendant qu’ils buvaient.

MuB : Entre vous ou chacune intérieurement, est-ce-que vous étiez choquées ou contre ? En parliez vous ? Cela ne vous étonnait-il pas ?

Sylvie : Non, je n’ai pas souvenir de personne choquée. C’était comme ça ! Je n’ai connue que cette méthode et tout le monde la pratiquait. Je vous le disais : c’était une autre époque ! Vous savez les temps changent et les méthodes aussi ! A mon époque, en primaire, les châtiments corporels existaient et personne ne trouvait à y redire. Plus d’une fois on m’a tiré les cheveux ou les oreilles !

MuB : Oui c’est vrai : mes parents m’expliquaient qu’un maître avait toujours raison, jamais on ne lui donnait tord, et aujourd’hui on aboutit à l’autre extrême.

Sylvie : Oui maman me disait la même chose car un instit était aussi respecté que le curé et tout le monde venait le consulter pour tel ou autre raison et ou besoin… Souvent les gens avaient besoin d’un instituteur pour écrire une lettre et beaucoup pensaient que l’instit avait la science infuse, qu’il savait tout ou presque tout ! Maman me parlait beaucoup de son village et des gens qui y vivaient. Des petites gens comme elle et ma grand-mère et des bourgeois chez qui ma grand-mère faisait des ménages car Georgette a été la dernière des enfants de l’Assistance publique que Lucie a élevés.

Photo de Georgette avec Alexandre et Lucie Bourgoin, sa famille d'accueil qui deviendront ses parents.
Photo de Georgette avec Alexandre et Lucie Bourgoin, sa famille d’accueil qui deviendront ses parents.

MuB : ll faut une sacrée force de caractère et d’humanisme pour faire fi de l’opinion des gens ! Ces photos, elles explosent à notre visage, toute ! C’est tellement beau ! (voir l’article consacré à Georgette que toutes les assistantes maternelles refusaient parce qu’elle était noire de peau – Ici)

Sylvie : Oui, d’ailleurs je dois dire que Lucie refusait le linge que l’assistance publique lui donnait pour maman. En fait, Lucie avait souvent des enfants handicapés, et elle avait demandé la possibilité, pour finir sa carrière d’avoir une petite fille (normale pour changer) et elle a eu ma maman, qui a été la dernière chez Lucie et Alexandre.

Diplôme de Lucie Bourgoin
Diplôme de Lucie Bourgoin – Cliquer pour agrandir

MuB : La fameuse vêture ! Vos grands-parents étaient des gens dévoués, quel souvenir votre maman en gardait-elle ?

 

Sylvie : Maman parlait de sa mère avec adoration, respect et admiration, Ma grand-mère faisait des ménages et tenait à ce que Georgette ait des chaussures neuves à chaque rentrée des classes. C’est vous dire l’amour qu’elle lui portait !

Le ministre des transports de l’époque avait une maison sur les hauteurs de Semur et Lucie y faisait des ménages. Quant à maman, lorsqu’elle a pu commencer à travailler (à l’âge de 14 ans) elle a commencé dans une pâtisserie-confiserie. elle avait eu la permission de goûter et de manger ce qu’elle voulait, après l’avoir demandé bien sûr ! Ainsi l’orgie n’a-t-elle duré que 3 jours, car maman a été malade comme jamais ! La pâtissière avait prévenu maman, mais rien de vaut l’expérience.

MuB : Oui ! Aucun préjugé ou remarque de la part de l’entourage ou d’autres habitants, un peu comme ces nourrices crétines dont vous parlez dans l’article dédié à votre maman ?

 

Sylvie : Non, ou alors c’était bien caché ! Maman m’a toujours dit qu’elle était aimée par les gens du village et par ses camarades de classe; sauf une élève car j’ai remarqué sur une photo de classe que maman avait barré une des filles.

Vous savez MuB, j’ai demandé à ma cousine Jacqueline – la fille d’Andrée et de Gaston (les mariés) si je pouvais mettre des photos de Lucie et d’Alexandre et la réponse vous l’avez eu sous les yeux (voir l’article consacré à sa maman avec toutes les photos d’époque – Ici) !

 

MuB : Le décès de vos grands-parents ont dû beaucoup l’affecter.

 

Sylvie : Oui, Alexandre avait des problèmes de santé, je crois qu’il souffrait de diabète et il avait eu une jambe d’amputée.

MuB : Leur histoire est magnifique et ne peut pas se lire sans les larmes aux yeux.

Sylvie : Il y a encore tellement à dire et à écrire, mais je crois que je vais continuer d’écrire car je veux qu’il reste des souvenirs à transmettre à mes petits-enfants. La transmission orale est importante mais rien ne vaut les écrits ! Par exemple je ne vous ai pas parlé de l’enfance de Georgette durant la seconde guerre mondiale…

MuB : Et elle en est d’autant plus fascinante, racontez moi !

Sylvie : Eh bien comme dans beaucoup de villes et de villages, les allemands s’étaient installés à Semur-en -Auxois et, bien sûr, ma mère ne passait pas inaperçue ! Lucie avait très peur que Georgette lui soit prise à cause de sa couleur, mais au contraire ! Les allemands adoraient passer leur main dans les cheveux crépus de maman !

Ma grand-mère était très respectée dans le village et aussi bizarrement le allemands avaient un très grand respect pour ce qu’elle faisait comme métier !

Semur-en-Auxois
Semur-en-Auxois

MuB : Oui, derrière l’uniforme se cache le civil, l’ être humain. Des gens comme vous et moi, toutes classes confondues. Pour continuer sur les souvenirs de guerre, ma maman faisait la queue au rationnement avec sa mère, et un allemand lui a offert une tablette de chocolat. Il a montré à ma grand mère une photo de sa fille et baragouiné qu’elle avait le même âge que ma maman. Il voulait humaniser son image, montrer à l’enfant qu’était ma mère à l’époque que ce n’était pas un méchant mais un papa avant tout.

Sylvie : C’est fou ce que vous me dites, car maman a vécu quelque chose de semblable: le chocolat et l’allemand qui disait à ma grand-mère qu’il n’avait pas vu ses enfants depuis 3 ans !

MuB : Revenons-en à la pouponnière, qu’est-ce qui l’a le plus marquée: les enfants, l’attitude de collègues ou de supérieures ?

Sylvie : Pour maman, je crois que le plus difficile était la hiérarchie et certaines collègues. Comme partout il y a des jaloux et des envieux et cela rend méchant. J’ai le même sentiment, il n’y a rien de plus dure que de travailler qu’avec des femmes ! Maman disait de la poup que, même les murs écroulés, la mentalité resterait .. si elle avait pu savoir que ce qu’elle disait était prémonitoire !

MuB : Bon sang ! Et d’après elle, était-ce dû à l’enfermement ? Personnellement j’y ai beaucoup pensé: rien ne s’échappe d’une pouponnière, comme d’une prison…

Sylvie : Oui, je suis sûre que c’est dû à cet enfermement qui rend étroit d’esprit. Il ne peut y avoir d’ouverture d’esprit, et donc de progrès et de changement, si on reste sans partage. Partager, échanger, comparer, essayer, et approuver puis appliquer…

MuB : Oui, c’est exactement ça.

Sylvie : Je vais vous dire comment était surnommée maman à la poup : Blanche-neige et ses 7 nains (les 7 enfants dont elle prenait soin)

MuB: Pfff…

Sylvie : Non, c’était pour rire, maman le prenait très bien lorsque c’était dit par ses meilleures copines ! Toutes avaient un surnom. Maman avait une collègue, madame Trinquier, qui était surnommée « toutouille » parce-qu’elle « touillait » les bouillies, qui n’étaient pas des farines instantanées à cette époque, et elle avait un bon tour de poignet pour tourner durant de longues minutes des quantités infernales de bouillie. Je les ai toutes goûtées, ma préférée était la blédine à la vanille ! Le matin était consacré à la préparation des laits et des bouillies pour la journée de tous les enfants, et pour la nuit également. L’après-midi était pour le nettoyage des biberons et des gamelles, des casseroles et des cuves.

MuB : C’est fastidieux !

Sylvie : Nous avions des machines à goupillons; ça aussi je vous ferai un dessin. Des fois les biberons vous pétaient dans les mains, il valait mieux avoir ses gants !

 Puis, dans la biberonnerie qui m’a impressionnée: il y avait deux énormes autoclaves qui étaient manipulés exclusivement par des hommes. Ces autoclaves nous permettaient de stériliser les biberons. J’ai aimé travaillé dans ce service, car maman y avait travaillé longtemps. Ayant eu 7 enfants, elle avait fait ce choix histoire de changer un peu et les horaires étaient différents par rapport aux étages.

Moi-même lorsque j’ai travaillé en biberonnerie, j’avais le voile, mais pas amidonné comme ma mère !

MuB : Bon sang… ce devait être éprouvant, qu’il s’agisse à son époque de la biberonnerie ou des enfants.

Sylvie : Non, je ne le sentais pas, et elle non plus. Je ne pense pas que c’était ressenti comme une gêne. J’adorai voir maman habillée toute de blanc et avec son voile, elle était magnifique et elle avait un air digne et elle se tenait bien droite : elle était magnifique ! Tout le monde dans mon enfance portait le voile, de la surveillante à la personne qui épluchait les carottes. 

Quand elle travaillait à la biberonnerie, elle était bien placée pour étudier de très près tous les laits dont disposait la pouponnière parce-qu’une de mes petites soeurs faisait de l’intolérance aux laits en général et maman les a tous essayés mais rien n’y a fait excepté le lait de soja. Donc ma soeur a été élevée au lait de soja qui était rare je crois à cette époque, et elle tétait de l’eau de riz et des purées de carottes. 

A côté de la biberonnerie, il y avait une pièce fermée à clé dans laquelle se trouvait toute la réserve de laits de différentes marques, ainsi que les farines, j’entends par là les bouillies à cuire car elles n’étaient pas instantanées comme aujourd’hui !

La crèche était à côté de la biberonnerie et quelques fois maman se rendait à la crèche quand un de nous était malade ou quand elle allaitait.

Deux de mes soeurs ont eu des problèmes d’eczéma et je me souviens que les enfants de la poup qui, comme elles, avaient de l’eczéma, étaient badigeonnés de cristal violet. Une de mes soeurs,Valérie, a été bleue les 2 premières années de sa vie: une vraie schtroumphette !

Sylvie B.Y et MuB


3 réponses à « Lettre à Isabelle – Sylvie B.Y »

  1. Avatar de Annie Audrain Noel
    Annie Audrain Noel

    J’ai bien connu Mme Buisson Georgette, mais surtout appréciée par son ouverture d’esprit, son humanisme et la chaleur humaine qu’elle dégageait. Avec le recul, je me dit que je n’aurais pas pu rester 43 ans à la pouponnière. Entrée en 1970, je téléphonais à mes parent pour leur faire part de mon intention de ne pas rester malgré le fait que je ressentais le potentiel d’évolution à apporter.
    Pour la personne évoquée par sa rudesse, il me semble la reconnaitre : ses initiales sont M F, au rdch oratoire…. Puis, je rajouterais que Georgette m’a accueillie plusieurs fois chez elle, au « grand l » à Antony. Souvenirs inoubliables !
    Au plaisir d’échanger avec Isabelle.

    Annie

    1. Avatar de ChSMuB

      Il suffit de lire le témoignage de sa fille Sylvie pour deviner son parcours et toute la bonté d’âme de sa maman. Je peux même dire qu’elle l’a transmis à ses enfants lorsque je vois le cadeau que Sylvie nous a offert en offrant le témoignage posthume de sa mère et le sien.

      Peut-être un jour lirons-nous le votre !

      MuB

  2. Avatar de Martine Petit
    Martine Petit

    Bonjour en faisant des recherches sur mon enfance à la pouponnière d antony. Je recherche la sage femme qui c est occupée de moi en particulier en 1969 et placée à l âge de 3 mois en urgence .si vous auriez souvenir de cette période j aimerai que vous me contactiez .je vous remercie mon nom aujourd’hui est PETIT martine .merci

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