Nos actions sont-elles dûment réfléchies et quelles seront les conséquences sur l’enfant ?

Dans l’idéal on essaie d’anticiper les décisions prises autour des soins et de la prise en charge de l’enfant mais, dans tous les cas de figure, il est nécessaire de s’interroger ensuite sur les actions mises en place afin de mesurer leur pertinence ou au contraire de cibler les moments où cela a pêché.

Bizarrement ce sont ces réflexions qui nous ont mises en difficultés mes collègues et moi car au lieu de nous éclairer elles nous embrumaient l’esprit déjà bien plein d’incertitudes. Seulement voilà ! Ces pensées nous poursuivent au-delà des réunions et viennent parfois nous polluer les neurones à des moments de la journée où il ne faudrait pas !

Perso j’avais été vaccinée dès ma période d’essai par un fait anodin d’apparence mais qui m’a forcée à ne pas m’appesantir et m’oublier dans des réflexions parfois secondaires alors que c’est l’action qui prévaut.

Je me souviens j’étais déjà bien installée dans l’observation. J’avais identifié les divers moments de la journée où l’attention est portée au maximum et où il est important d’agir en équipe et non isolément de manière à être plus réactives. Mes sens étaient en alerte, je ciblais plus l’organisation et la méthodologie de l’équipe que le comportement des enfants. L’endroit où j’étais le moins à l’aise était la salle de bain car les enfants vivaient plus ou moins bien l’intrusion d’une nouvelle personne dans leur intimité. Je privilégiais donc les temps de repas et d’activités aux soins afin de laisser le temps aux enfants de se familiariser durant ces trois semaines à ma présence. Lorsque j’étais amenée à observer un soin, j’attendais qu’il y ait le moins de monde dans la salle de bain et gardais une distance qui permette à l’adulte chargé du soin et à l’enfant de conserver une certaine intimité.

Ainsi je jetais mon dévolu sur l’éducatrice de jeunes enfants tenue d’occuper ceux ayant déjà déjà pris leur petit déjeuner et attendant leur tour pour se laver. Elle s’était installée dans un coin de la salle de jeux et lisait des histoires aux enfants. Afin de ne pas l’embarrasser je m’asseyais plus ou moins loin du groupe de sorte qu’ils ne soient pas perturbés par ma présence. Tout se passait bien, certains enfants venaient à ma rencontre, je ne les repoussais pas puisque c’était de leur initiative.

Au plus l’heure passait, au plus le nombre d’enfants affluait. Certaines de mes collègues étaient occupées au repas, d’autres au change, d’autres prenaient leur coupure dans la cuisine de l’unité et chacune accompagnait un enfant dans cette salle qui rétrécissait au fur et à mesure que ses occupants de démultipliaient.

L’activité lecture devint vite ingérable et non adaptée à la situation. Les enfants cherchaient la présence rassurante de l’adulte et étaient quelque peu interrogatifs par mon immobilisme. L’éducatrice pris la sage décision de quitter l’espace rétrécis de la salle de jeu pour investir le couloir long et agrémenté de jeux moteurs. Immédiatement les enfants s’éparpillèrent, les uns sur les trotteurs, les autres sur des vélos, les plus petits à quatre pattes. L’éducatrice s’assit contre le mur non loin de l’angle où le couloir tournait à droite. Ainsi elle avait une vue sur la quasi totalité des enfants. Je m’asseyais à mon tour un peu plus loin et contre le mur lui faisant face. L’agitation était palpable et la patience de l’éducatrice mise à rude épreuve. Ce n’était pas tant le nombre d’enfants que leur énergie débordante qu’il fallait canaliser. Un visiteur lambda aurait aperçu deux adultes sagement assises parmi les bambins qui gambadaient autour d’elles mais dans la réalité l’une des deux n’était pas autorisée à prendre des initiatives et cela perturbait et l’EJE, et les enfants qui ne comprenaient pas toujours pourquoi une jeune femme restait là à les observer sans prendre d’initiatives et leur répétait sur le même ton uniforme son leitmotiv (« qu’elle s’appelait MuB, devait les regarder dans leur activités quotidiennes afin de mieux faire connaissance et de bien s’occuper d’eux »).

Un attroupement s’était formé autour de l’éducatrice, une grande de trois ans environ lui tirait la manche tout en mâchouillant son propre gilet, un petit à quatre pattes avait trouvé refuge sur ses genoux tandis qu’un autre lui parlait dans un charabia qu’il était le seul à comprendre. Toute l’attention de l’éducatrice était portée sur lui tandis que la mienne se concentrait sur la fillette. Elle était toute dégingandée dans sa robe d’adulte ajustée à la mode enfantine. Elle continuait de tirer mollement sur la manche de l’éducatrice,le regard au loin. J’étais désorientée par la fillette qui, lasse d’attirer l’attention de l’adulte, s’était finalement retirée à l’écart du groupe et tirait mécaniquement sur un bouton de son gilet.

Cette répétition du geste avait quelque chose de dérangeant. La gamine semblait perdue dans ses pensées et dans ce couloir. Elle allait très difficilement vers les « nouvelles têtes » et ce jour-là tombait mal car elle se trouvait face à deux d’entre elles. Aucun repère, aucune maternante rescapée de la pouponnière dont l’enfant venait d’être déracinée. A qui se raccrocher, à quoi se référer ? Dans quelques semaines elle éprouverait une nouvelle séparation mais cette fois-ci pour aller dans une famille d’accueil. J’étais contente de la savoir partir car il n’est jamais évident de prendre soin d’un enfant qui est encré comme elle dans des habitudes et un fonctionnement n’autorisant pas la place d’une tierce personne. Au vu du temps qu’il lui restait à passer au sein de l’établissement chacun faisait donc des efforts pour qu’elle soit exclusivement prise en charge par ses anciennes maternantes, qui l’avaient accompagnée durant ses trois ans de vie à la pouponnière.  A elle seule cette enfant symbolisait « l’ancien temps », celui d’une autre époque, d’un autre lieu, d’un maternage différent. Tout le monde préparait activement sa fête de départ et aujourd’hui je me demande si ce ne fut pas l’occasion pour l’équipe de dire également au revoir à leur ancien établissement.

Mon regard coule le long de son corps pour s’arrêter sur ses jambes. Une flaque d’urine s’élargit à ses pieds et ses dents s’entrechoquent en cadence sur le bouton nacré qui siège dans sa bouche.

J’interpelle ma collègue en lui expliquant que la fillette a fait pipi et a besoin d’être prise en charge. J’attends d’elle une réaction mais au lieu de cela j’ai droit à une réponse. Ou plutôt une succession de réponses. Ou plutôt un menu comprenant entrée plat et dessert pour remédier à la détresse de l’enfant…

Ma collègue se mit effectivement en tête d’analyser la situation. Soit.

Alors qu’avions nous sous les yeux ? Une enfant de 3 ans victime d’un accident pipi qui tentait plus ou moins d’arracher son bouton de gilet avec les dents, des camarades qui continuaient de jouer disséminés dans un long couloir, une auxiliaire fantôme plus vraie que nature (ça c’est moi) et une éducatrice de jeunes enfants retranchée derrière un mur tel un lieutenant de l’armée dont l’ultime décision fixera le sort de sa section.

-« MuB, prévenez vos collègues que N… a fait pipi de manière à ce qu’elle soit prise en charge rapidement. De mon côté je veillerai à ce qu’aucun enfant ne glisse sur la flaque de pipi et surveillerai le groupe en attendant votre retour. »

Ni une ni deux je tendis la main à N… et l’accompagnais dans la salle de bain située à trois mètres de notre position afin qu’une auxiliaire prenne soin d’elle. Une fois les transmissions faites à ma collègue je repris position dans le couloir et rendis compte à mon lieutenant de l’efficacité des soins apportés à… Nan j’déconne ! 

-« Bon alors, bon. Quelle action mener en priorité. Accompagner N… dans la salle de bain ? Mais cela suppose laisser les autres enfants seuls. Nettoyer le sol ? Mais je laisse aussi le groupe sans surveillance. Appeler quelqu’… »

Tchic Tchac, ses dents cognent contre la nacre du bouton

-« Si vous voulez je peux surveiller les enfants tandis que vous accompagnez… »

Tchic Tchac, ses quenottes tirent sur le bonton

-« Non, je ne peux pas te laisser seule avec les enfants tu es en observation ! Alors, heu. Que faire ? Je ne peux pas déranger mes collègues qui donne le bain sinon c’est interrompre un soin et je ne peux pas non plus… »

Tchic Tchac son regard envahit le mien

-« Souhaitez-vous alors que j’accompagne N… à la salle de bain ? »

Tchic Tchac elle agrippe son gilet à deux mains

-« Non, je n’ai pas le droit de te laisser prendre un enfant en charge. Alors, heu… » Et la voici qui se remet à parler à elle-même. Je suis sidérée. Elle m’impressionne par son sens de l’analyse et des considérations… Nan j’déconne ! A dire vrai je n’avais pas ce recul nécessaire comme les années me l’ont procuré par la suite. Sur le coup je me souviens pertinemment à quoi j’ai pensé: « elle n’a pas envie de se salir les mains et n’attend qu’une chose c’est que quelqu’un d’autre s’en charge ».

Vous autres derrière votre écran vous vous  dites que ce raccourci est un peu méchant vis-à-vis de ma collègue mais à l’époque je ne pigeais pas pourquoi elle mettais autant de temps à agir. Pire. Mes propres propositions étaient stoppées nettes et je réalisais à quel point cette position d’observatrice cristallisait ce sentiment d’inutilité que j’éprouvais vis-à-vis de l’enfant.

Tchic Tchac la cadence s’accélère dangereusement

-« Alors, heu, le mieux serait que je sollicite les filles en pause mais si elles sont en pause cela signifie que je ne peux pas… » Là elle commençait sérieusement à me gonfler. Je n’allais pas me laisser emporter dans son tourbillon de faut-il/ impossible/ parce que et décidai à mon tour d’exprimer mes idées:

– » D’un côté je ne peux pas surveiller les enfants pour que vous puissiez accompagner N… dans la salle de bain, de l’autre je ne peux pas non plus l’y accompagner moi-même parce que je suis en observation. Que faisons-nous alors ?! »

Tchic Tchac son regard s’est décroché du mien…

– » Oui donc, le mieux serait d’appeler quelqu’un mais cela signifie vous laisser seule avec… » Et c’est reparti ! Ni une ni deux je la laissai là dans ses réflexions et frappai à la porte de la salle de bain… située trois mètres plus loin. Effectivement deux de mes collègues étaient occupées aux bains.

– » Excusez-moi de vous déranger, la petit N… a fait pipi et je souhaiterais savoir ou je peux trouver du linge pour nettoyer le sol. »

-« Il n’y a pas de soucis, tu trouveras tout ce dont tu as besoin dans le placard à ta droite. »

-« Merci… heu, excusez-moi encore mais comme je suis en observation je n’ai pas le droit de m’occuper de N… et F… ne peut pas laisser les enfants seuls dans le couloir… »

-« Peux-tu au moins l’accompagner dans la salle de bain ? B… à fini sa toilette et de toute manière N… doit prendre son bain. »

– » Y’a pas de soucis » répondis-je dans un grand sourire.

Aussitôt dit aussitôt fait. J’expliquai à N… que J… allait s’occuper d’elle et la fillette me tendit la main pour rejoindre sa maternante. Je pris ensuite soin de nettoyer le sol tandis que l’éducatrice s’éloignait dans le couloir avec le restant du groupe.

Je les retrouvais plus tard dans la salle de jeux, fière de moi et avide de compliments. Au lieu de cela il en fut tout autrement !

-« Je voudrais reprendre avec toi ce qui c’est passé tout à l’heure. C’est ta présence qui a provoqué cette agitation et donné lieu à cette situation quelque peu désordonnée. »

Je n’eus aucune répartie. Elle m’avais coupée la chique. Elle continua son réquisitoire en appuyant les méfaits d’une présence étrangère parmi le groupe.

– » Je suis désolée. On me demande d’observer les enfants et les professionnels de l’unité. Les filles étaient occupées au repas ou au bain qui sont des temps privilégiés donc j’ai choisi de me positionner auprès de vous. Je n’ai pas demandé à faire cette observation mais je n’ai pas d’autres choix non plus. »

Cette fois-ci c’est elle qui fut bouche bée. Son regard s’adoucit tandis que le mien s’assombrissait.

-« Je suis désolée. Je me suis mal exprimée. Vous avez raison vous n’y êtes pour au rien et vous avez bien fait de vous positionner en salle de jeu. Ce que je voulais vous faire comprendre c’est que ces derniers temps il y a eu énormément de mouvements de personnel. Notre unité est située au carrefour d’autres services et cela engendre énormément d’allers et venues du personnel. Les enfants ont beaucoup de mal à s’y retrouver dans tout cela d’autant que vous êtes la cinquième personne au moins que nous encadrons en deux mois d’activité sur ce site. Quelques fois j’ai beaucoup de mal à m’y retrouver moi-même. D’autant que je viens d’une mini-structure type halte-garderie et qu’ici c’est beaucoup plus grand et totalement différent. Je suis en perte de repères et si moi-même je me sens perdue entre ces murs alors imaginez ce qu’il en est de ces enfants. »

-« Oui j’imagine. »

-« Tout à l’heure vous avez pris la bonne décision. J’essaie pour ma part de toujours envisager ce qui est le mieux pour l’enfant. Par exemple peut-être une de vos deux collègues parties prendre leur pause petit-déjeuner ensemble aurait pu rester dans la salle de jeu ou dans le couloir en attendant que sa collègue se soit restaurée. En même temps c’est un temps institutionnalisé au sein de cette structure je n’ai donc pas mon mot à dire. »

Elle n’avait pas tord mais à ce stade de ma période d’observation j’étais impuissante.

-« Vous savez une pouponnière c’est un lieu qui demande de réfléchir quant à nos actions. Dans la structure où j’étais avant nous faisions beaucoup de réunions pour parler des enfants, de notre travail, des projets à mettre en place… »

Cette collègue n’eut pas le temps de me laisser davantage de souvenirs car elle choisit le mois suivant de retourner à ses premiers amours professionnels, à savoir les mini-structures d’accueil. 


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