Si je devais effacer de ma mémoire toutes les professionnelles qui ont croisé mon chemin et qui ont un jour été affublées de l’adjectif  « maltraitant » au moins une fois dans leur carrière alors aujourd’hui la liste que j’aurais à vous citer tiendrait sur les doigts d’une seule main.

L’ont-elles été ?

Non.

Seulement, lorsque quelqu’un n’agit pas selon vos propres préceptes et votre sensibilité, alors il y aura fort à parier qu’il agira mal et sera taxé de maltraitant. Ce terme, vous ne pouvez pas imaginer combien il a été galvaudé.

Vous ne souhaitez pas que telle personne agisse de telle manière ? Dites qu’elle est maltraitante !

Un exemple ?

Je vais vous en donner un très facile car c’est l’un de ceux stigmatisant le plus les professionnels de la petite enfance:

Faire goûter ou non un aliment à un enfant.

Une partie vous répondra qu’il ne faut pas forcer un enfant à manger un aliment même s’il n’y a pas goûté. Si cette même partie observe une professionnelle en train d’agir de la sorte elle va considérer à voix basse ou haute qu’il s’agit de maltraitance.

Perso ce que j’en pense ?

J’en pense qu’il n’existe pas de « bien-traitants » de la petite enfance et de « maltraitants » de la petite enfance. J’en pense que suivant les lieux on tare la balance de la morale à un certain niveau qui ne correspond pas toujours au poids de chacun.

Ne pas vouloir forcer un enfant à qui on approche la cuillère de la bouche j’y vois rien à redire.

Lui proposer de goûter sans jamais usier de force, j’y vois rien de mal non plus car les deux préceptes se défendent.

Je me souviens à l’école avoir été forcée de manger des épinards, plat que j’abhorre. Plus je recrachais chaque cuillerée, plus la dame de service insistait. Déjà les épinards en branche j’aimais pas, mais en vomi c’était pire. L’adulte, en voyant ma face écarlate et mes yeux révulsés par les spasmes n’a pas insisté davantage par unique crainte que je m’étouffe.

De ce fait j’ai toujours été très laxiste voir de trop avec les enfants. Si ils ne voulaient pas manger même une miette de leur assiette je n’insistais pas. D’autre collègues en revanche parlementaient, effleuraient les lèvres de l’enfant qui soit s’éloignait, soit goutait. Jamais elles n’ont été plus loin dans leur revendications alimentaires et jamais je n’y ai vu de la « maltraitance ».

Oui, dans des crèches ou d’autres lieux liés aux enfants il y a eu des adultes maltraitants physiquement ou moralement. Oui ils ont été justement punis.

Par contre une jeune professionnelle qui va dire « ma crevette » ou « mon canard » à un enfant n’a pas besoin d’être désignée comme maltraitante. Il suffit juste de lui dire qu’il est préférable de nommer l’enfant. D’ailleurs qui n’a jamais laisser filer un « ma chérie » ou « ma puce » ? Que celui qui n’a jamais donné une seule fois un surnom affectueux me jette la première pierre et lise la bientraitance de Danielle Rapoport qui traite avec justesse du sujet !

IL y a des « cas » de maltraitance qui m’ont fait mal au coeur et que j’ai défendus mordicus. Comme cette fois où une collègue avait eu le malheur d’acheter une bricole à un enfant avec son propre argent. OK, elle a agi sans réfléchir, ok, les autres enfants aussi ont droit au même traitement mais de là à dire que c’est de la maltraitance….. pfiou la la ! Une promenade, une barbe à papa et un petit souvenir acheté sur un coup de tête deviennent soudain des gestes prémédités dans le seul but de nuire à l’enfant… Arffff ! Là encore je n’ai pas taré ma balance morale sur le même calibrage que les leurs ! Les leurs, oui, car bien souvent il s’agissait des collègues du quotidien.

Une fille va élever la voix sur un enfant ? On va la condamner au lieu de prendre en charge deux des 8 enfants de son groupe.

Une fille va inspecter la propreté des enfants en humant leur derrière ? On va la juger sans se rendre compte qu’elle en est à son 10ème change et que l’on ne souhaite pas nettoyer nous-même la selle molle qui se cache derrière les effluves nauséabondes.

Je suis fière d’avoir travaillé avec ces filles. Celles qui hument les derrières, celles qui offrent des présents, celles qui donnent des diminutifs, celles qui demandent à ce qu’on goûte l’aliment parce qu’elles possèdent encore en elles ce truc que je qualifie « la sincérité du geste ».

C’est lorsqu’il n’y a plus cette sincérité, lorsque le professionnel est persuadé d’agir selon des normes qui l’emprisonnent dans le jugement de l’autre qu’il y a danger.

Pour finir, et j’avoue que je n’ai jamais réussi à comprendre le processus qui se cache derrière, bien souvent ces mêmes filles qui emploient le mot « maltraitance » à tout va en ont souvent été accusée injustement elles-mêmes. Et au lieu de préserver leur futures collègues elles reproduisent le schéma institutionnel qui veut que l’on fasse une chasse aux sorcières des mauvaises pratiques.

Un jour, alors que je proposais à deux soeurs de jouer ensemble dans le bain, une collègue m’a laissé sous-entendre que c’était maltraitant et que chacune devait prendre son bain isolément. J’ai regardé les deux fillettes qui riaient aux éclats et j’ai repensé à mes soeurs et moi-même qui jouions ensemble dans le bain étant enfants. Une autre collègue s’est approchée de nous et m’a expliquée qu’il n’y avait rien de mal du fait qu’il s’agissait d’une fratrie mais qu’il ne fallait par contre pas répéter cela tous les jours non que ce soit mal mais parce que le moment du bain c’est aussi l’occasion pour un enfant placé en pouponnière de profiter d’un temps pour lui; où il peut se retrouver seul et profiter autrement de la relation à l’adulte. C’est ce genre d’encadrement qui porte ses fruits, celui dont on tire des leçons.

Cet article je le dédie aux douces violentes, toutes ces femmes qui agissent pour le mieux même si c’est parfois de travers et en dépit de ce qui peut en être dit, parce c’est seulement dans l’action que s’exprime la sincérité du geste.


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