Définition (Wikipédia): Un objet transitionnel est un objet utilisé par un enfant à partir de l’âge de 4 mois pour représenter une présence rassurante (comme celle de la mère).
Si vous êtes sceptique sur la nécessité de l’objet transitionnel chez le jeune enfant – Objet transitionnel, car employer le mot doudou serait le réduire à une apparence somme toute charmante bien qu’ il revête d’autres aspects – alors cet article lèvera probablement vos doutes:
J’ai découvert l’un de ces « autres aspects » lors d’un accueil d’urgence:
Vingt minutes avant son arrivée j’apprends que je dois accueillir un enfant en route pour la pouponnière dans un véhicule de la brigade des mineurs.
Afin de le recevoir au mieux je lui confectionne un lit douillet, un trousseau au cas ou il n’ait pas d’affaires de rechange et j’explique à ses futurs camarades que nous allons accueillir un nouveau compagnon.
Toute l’unité est en effervescence. Accueillir un enfant en urgence n’est pas simple puisqu’en général on connait peu de choses de lui. Durant les premières heures les infos peuvent osciller entre le néant et quelque chose d’un peu fourni. Ce n’est que plus tard que nous apprenons son quotidien, en général lorsque les proches ou l’entourage sont interrogés.
En attendant d’obtenir ces fameuses cartes Jokers qui nous permettent de respecter les habitudes de vie de l’enfant nous y allons à tâtons et essayons de cerner son rythme tel les signes palpables de faim ou de sommeil. J’en suis là à me demander quelles informations nous obtiendrons et lesquelles seront réellement utiles lorsqu’on me demande à l’accueil: j’y rejoints ma puéricultrice qui est déjà en présence de deux policiers en civils. L’un d’eux porte un bambin lové contre son épaule et dont la tête est enfouie dans son blouson. Je me présente puis, après quelque échanges, l’enfant change tout doucement de bras. Dès que ce dernier comprend qu’il va encore être confronté à un nouveau lieu et à de nouvelles têtes, il se met à pleurer puis ses pleurs se transforment rapidement en cris lorsque je m’éloigne pour rejoindre l’unité.
Le policier essaie d’être rassurant par ses paroles et je sent dans la voix de cet homme pourtant aguerri à des situations difficiles que la détresse de l’enfant le touche au-delà de ce qu’il veut bien montrer.
De retour dans l’unité il m’est impossible de rejoindre le groupe car je porte dans mes bras un petit être inconsolable et instable. J’ai beau le bercer ses pleurs ne diminuent pas d’intensité et l’aigu de ses cris me transpercent tympans et entrailles. Je suis en difficulté car aucun de mes gestes ou de mes paroles ne parvient à le consoler et quelques-uns de ses nouveaux camarades commencent à être gagnés par l’angoisse et les pleurs.
Peu de temps après ma coordinatrice revient avec un sac en plastique d’où elle sort un biberon, un manteau, quelques biscuits et un pagne. La vie de cet enfant est résumée là, sous nos yeux. Ces maigres indices nous permettent de savoir qu’il boit au biberon, avec une tétine silicone à vitesse, qu’il mange des gâteau, donc du solide et qu’il est probablement porté au quotidien dans le corps à corps puisque le pagne africain permet à la maman d’emmener son bébé partout contre elle.
La puéricultrice repart passer quelques coups de téléphone afin de glaner d’autres infos, notamment sur les habitudes alimentaires du nouvel arrivant. Je ramasse les affaires éparpillées sur la table afin de les ranger lorsque l’enfant dans mes bras se saisit du pagne. Il est beaucoup trop grand pour lui et peu pratique d’emploi mais le simple fait d’enfouir son visage dans le tissu l’apaise et l’environnement devient soudain silencieux.
Voici donc ma première rencontre avec cet objet qui déjà fait transition ou plutôt office de mémoire à l’enfant. C’est attendrissant d’observer ce petit être enlaçant l’immensité du tissu. C’est également un soulagement car premier signe positif depuis son arrivée au sein de la pouponnière. Je trouve le pagne très beau mais aussi très encombrant de par sa taille et du fait qu’il se dénoue et traîne facilement au sol. Sans cesse je dois ramener plusieurs pans de tissu pour à la fois tenir l’enfant et le pagne sans entraver mes mouvements.
Le bambin ne semble pas gêné et serre fort le tissu chamarré. Ma principale préoccupation étant de le rassurer lui mais aussi les autres enfants de l’unité très perturbés par son arrivée soudaine dans les hurlements et les larmes, je le lui laisse. Je me dis que d’ici ce soir il ira mieux et accordera plus sa confiance. Je lui offrirai la belle peluche et les deux doudous qui parent son lit et feront la transition.
Seulement il n’en décida pas ainsi, où plutôt le pagne n’en décida pas ainsi ! Au fur et à mesure que les heures passaient il s’animait et prenait vie dans ce foutu endroit inconnu de lui et de son jeune propriétaire. Les adultes présents ne connaissaient rien de l’enfant ? Eh bien il allait tout leur apprendre ! Tout d’abord dans la manière d’être étreint, dans celle de faire tampon entre l’adulte et son petit maître qui retrouvait le confort du portage tout en respirant les odeurs résiduelles de sa maman. Ses parfums exhalaient et produisaient un effet anesthésiant chaque fois qu’il enfouissait non nez dans les replis vaporeux.
Le pagne se lassa difficilement dompter par les maternantes du service qui ne comprenaient rien de son utilité et donc s’en servaient mal. Il était fier de voir son jeune compagnon agir pareillement et refuser de se plier à des habitudes qui n’étaient pas les siennes. Non seulement des heures passèrent mais également une nuit qui fut agitée car le pagne n’avait pas le droit de siéger à côté de l’enfant dans le lit à cause de sa taille gigantesque et des risques d’étouffement. La matinée fut animée et plongée dans les pleurs car les doudous de courtoisie prêtés par l’établissement ne servirent à rien et l’équipe qui fut vite contrainte d’accepter le pagne comme véhicule de sérénité et de quiétude permettant à l’enfant d’avancer plus apaisé dans ce nouveau lieu.
Lorsque le lendemain je reprenais mon service à 14 heures et découvrais les désagréments ou l’enchantement apportés par le pagne selon qu’il était séparé ou uni à son propriétaire, j’acceptais sa présence sans aucunes objections. Cependant il fallait bien admettre que même si il produisait un effet apaisant sur l’enfant il n’en supprimait pas totalement les pleurs ou les cris lorsque celui-ci était contraint de quitter les bras ou les hanches de l’adulte.
C’est alors que j’entre en jeu ! Je me dénoue soudain des bras de mon jeune propriétaire pour aller effleurer les hanches d’une maternante noire qui le porte contre elle. Je profite qu’elle marche pour doucement manifester ma présence. Elle baisse son regard vers moi, hautaine, puis sa bouche grimace et ses sourcils se froncent. Elle sait ! Elle devine mais n’ose pas s’exprimer. Pourquoi ? Je décide le tout pour le tout et glisse des mains de mon jeune maître pour atterrir aux pieds de la jeune auxiliaire qui rapidement a les oreilles chauffées par les cris de cet enfant que j’aime tant. Sa décision est prise, je sais qu’elle va parler ! Ouf ! Il était temps !
– « Ecoutes MuB, je ne sais pas ce que tu en penses et on va probablement se faire jeter mais pourquoi est-ce qu’on ne porterait pas l’enfant « à l’africaine » ? C’est comme ça que sa maman devait le porter et puis ça permettrait de ne plus avoir besoin de le poser et ça l’angoisserait moins quand on doit faire autre chose ! Je suis sûre et certaine qu’il n’y a que cela le calmerait ! T’en pense quoi toi ? »
– « Ca m’va sauf que perso je ne me sens pas à l’aise dans ce mode de portage. J’préfère l’avoir tout le temps contre ma hanche même si effectivement c’est fatiguant et pas pratique. Par contre si toi tu te sens à le porter ainsi je n’y vois pas d’objections et je suis sûre comme toi que c’est la meilleure solution ! »
C’est ainsi que j’ai retrouvé mon utilité première et que j’ai porté et apaisé mon petit propriétaire qui retrouvait des gestes et des positions naturels contre le dos de cette jeune femme. Effectivement il a été métamorphosé car il se sentait enlacé et contenu contre les corps de mes nouvelles locataires. Elles n’avaient pas le déhanché ni le parfum de ma maîtresse mais le simple fait de désirer et d’accomplir ce mode de portage coutumier des miens suffisait à rassurer mon jeune maître.
D’autres comme MuB n’ont pas souhaité m’entourer autour de leur corps mais c’est bien normal lorsque les coutumes sont si différentes. Elle a cependant soutenue ses collègues adeptes du portage à l’africaine. Il n’y a pas eu d’objection de la part de l’encadrement car chaque professionnelle était au clair avec elle-même, avec l’enfant et avec moi. J’ai même eu le droit dès le troisième soir de rejoindre cet enfant que je connais si bien dans son lit. Il a juste suffi de me nouer plusieurs fois solidement afin de ne créer aucun risque d’étouffement et puis les maternantes de nuit étaient là pour veiller sur moi pour qu’à mon tour je puisse veiller sur mon jeune maître.
Les doudous posés à la tête du lit ont finalement rejoint le pied du lit. Mon odeur s’est mélangée à l’enfant, aux draps, à l’air, aux maternantes. J’ai acquis doucement mais catégoriquement le statut d’objet transitionnel. Je n’ai pourtant rien fait de particulier. Un regard de mon maître a suffi pour qu’il jette son dévolu sur le passé, sur des parfums, sur un toucher, sur une vision, sur des sons, sur sa maman.
Lorsque plusieurs semaines plus tard MuB a fait la connaissance de ma maîtresse, elle a été fière et heureuse de lui raconter comment grâce à son pagne son fils avait réussi petit à petit à s’accoutumer à ce nouveau lieu, à ces nouvelles personnes et à ces autres enfants. Elle raconta en détails comment à moi seul j’avais réussi à l’apaiser et lui redonner le sourire. Elle parlait et argumentait sur l’utilité que j’avais eu et ne compris que trop tard pourquoi soudain ma maîtresse voulut me récupérer.
C’est ainsi que je quittai la pouponnière, mais sans mon jeune propriétaire. Cependant je n’étais pas triste car il s’était suffisamment nourri de moi pour accepter de faire connaissance avec un lieu nouveau, des inconnus, de nouvelles habitudes (même si ce ne sont pas des coutumes), de s’éprendre, même à regret, d’un autre doudou tellement moins identifiable à une famille, à une culture, à sa maman.
La psychologue expliqua plus tard pourquoi cette maman avait repris cet objet transitionnel: MuB l’avait chaleureusement remerciée, donc d’une certaine manière cette maman avait participé au bien-être de son enfant au sein de l’établissement qui le séparait d’elle. Mais avait-elle envie que son enfant l’oublie dans le coton verdoyant d’un pagne alors qu’elle-même souffrait cruellement du manque de son enfant que rien ne pouvait remplacer ?
Son bébé se portait mieux certes mais il était hors de question pour elle qu’elle soit complice d’une quelconque transition entre sa vie passée et l’institution présente. Récupérer ce pagne, c’était également la gageure de récupérer prochainement son bébé et ne la jugez pas ami lecteur, car finalement je l’ai comprise au-delà des gestes et de mes mots qui au lieu de la rassurer n’ont fait qu’accroître sa colère causée par la séparation et le placement.
Aujourd’hui je ne sais pas ce qu’est devenu ce pagne. L’a-t-elle gardé ? S’en est-elle séparée ? Toujours est-il qu’il a surement assisté de près ou de loin aux retrouvailles entre cet enfant et sa famille et qu’il a changé le regard de toute une équipe sur l’utilité de l’objet transitionnel.
A bientôt, pour encore vous parler d’un artisanat bien compliqué qui est celui de l’enfance.

