Lorsque je suis tombée sur cette image des archives du magasine LIFE, ce n’est pas tout de suite à cette pouponnière New-yorkaise que j’ai pensé mais à celle dans laquelle j’ai été embauchée au début du millénaire. Je me souviens voir arriver mes futures collègues avec des bouts de choux dans leurs bras ou marchant à leur côtés. C’était émouvant et en même temps impressionnant. Ces enfants qui transitaient d’un lieu historique voué à la destruction vers une structure ultra-moderne. J’étais persuadée que tout ce petit monde, adultes comme enfants, étaient heureux d’être accueillis dans ce nouvel établissement mais les choses sont parfois moins évidentes qu’il n’y parait, et j’allais en être témoin et actrice.


On ne peut pas reprocher aux journalistes américains leur sens de la mise en scène. Ce reportage de LIFE est réussi car y sont représentées toutes les scènes de la vie quotidienne et en même temps ce déménagement vécut comme un bouleversement par l’équipe, les enfants mais également le public new-yorkais.
Comment aurait réagi le personnel de ma pouponnière, qui prenait possession des lieux en même temps que je m’y familiarisais, si il y avait eu cet accompagnement médiatique ? Les filles auraient-elles pu plus tard se recueillir sur les images, sur les sentiments contraires qui les ont assaillies ? Ce n’était pas seulement un déménagement, mais également un deuil. Celui d’un monument à l’histoire contrariée, au personnel scindé en deux (car celui-ci s’est partagé sur deux sites différents !), aux enfants déboussolés mais d’un calme impassible.

Vous savez quoi ami lecteur ? Je ne l’ai pas aimé ce paquebot fantôme qui voguait sur les eaux agitées de la mémoire collective du personnel de ma pouponnière. Mais j’ai compris que, pour travailler sainement au sein de la structure, il fallait que mes collègues puissent faire le deuil d’un autre lieu, d’une autre méthodologie, d’une autre époque… J’ai bien tenté de les interroger, tout d’abord timidement puis plus hardiment, cependant ces filles ne se sont pas livrées facilement ! Encore aujourd’hui, à l’heure où je vous écris, je ne connais quasiment rien de cet établissement rattaché à une ville des Hauts de Seine.
En même temps avez-vous déjà interrogé une personne en deuil ? Pire : personne qui n’a pas encore réalisé qu’elle était orpheline. Moi oui : j’ai eu pour réponse de la douleur, de la colère, de la résignation et surtout du mutisme. Attention, je ne sous-entend pas qu’elles étaient tristes de rejoindre une magnifique structure, pleine de couleurs et de lumière… mais on ne peut pas quitter une pouponnière comme celle dont je vous parle, arc-en-ciel d’émotions, cathédrale de grandeur, d’espace et de rigueur, sans avoir un pincement au coeur ni se demander si les fruits du travail qui y a été produit sont voués aux profondeurs maritimes ou si au contraire ils sont l’héritage d’un lieu qui, malgré l’austérité apparente, a hébergé en son sein des mutations cruciales en matière d’hygiène, de réflexion, de prise en charge et d’accompagnement du jeune enfant et de sa famille.
Ces fruits ont donné lieu à des arbres qui ont donné d’autres fruits que mes collègues et moi avons cultivés à notre tour. Je ne sais pas quel goût auront nos récoltes car notre artisanat met toute une vie à prendre forme. Mais sans doute réside t-il encore, dans nos gestes et nos paroles, quelques échos de cette cathédrale de l’aide sociale à l’enfance qu’était Antony.

