Peut-on relater une situation de communication lorsque cela fait 27 ans que l’on baigne dans les eaux salariales, en particulier celles du fonctionnariat ? C’est ce que je vais tenter d’énoncer dans cet article.
Si mon expérience m’a appris quelque chose, c’est que le temps modifie la donne. Durant ma carrière, mon regard des situations fut différent selon que j’étais stagiaire, contractuelle ou titulaire d’un poste. Dans le premier cas, mes sens étaient exacerbés et ma vision limitée. En période d’essai, mes observations se sont affinées mais le joug de la titularisation m’enfonçait dans le mutisme. Fonctionnaire, j’ai pu exposer librement mon point de vue, mais à quel prix…
3309440 : ce n’est pas le prix de ma liberté d’expression mais mon identifiant professionnel (non plus, ne rêvez pas !), sorte de « Dorian Gray », car il permet au fonctionnaire de présenter à la face des gens une image lisse, ses secrets dissimulés à l’abri d’un tiroir administratif… Combien d’employés ont caché derrière leur numéro d’identifiant un blâme ou une sanction disciplinaire, leur état de santé, leur situation familiale ? Combien ont menti sur leur âge, modifié leur cursus, ajouté des diplômes, changé leur prénom ? Je ne cite ici que des exemples croisés durant ma carrière et démasqués bêtement par leur fiche de paie, un employé zélé ou un confident indiscret…
Mon identifiant me permet de sourire et d’avoir de la prestance. Le seul soucis au sein d’une grande institution comme celle où je travaille, c’est qu’avec le temps et les différents lieux fréquentés, j’ai fini, tout comme les personnages du roman d’Oscar Wilde, par croiser des gens qui connaissaient une partie de ma personnalité en des lieux et en présence d’individus qui eux,me percevaient autrement.
Au sein de mon précédent lieu d’emploi voici comment le « site s’exprimait » : chacun reste à sa place, et il suffit d’observer la queue à la cafétéria pour s’en rendre compte. Si vous portez une blouse blanche, que vos règles de conduite sont asymétriques et que vous doublez chacun sans ménagement : vous êtes médecin. Vous portez une tunique bleue attachée/détachée dans le dos (communément surnommée » journée portes ouvertes »), vous êtes un patient. Vous portez un ensemble tunique-pantalon rose, bleu ou blanc, vous êtes infirmier ou aide-soignant. Le tissu est à usage unique, vous venez du bloc ou de réa… ou bien êtes un simple employé obligé d’utiliser du linge jetable en attendant que vos tenues remontent de la lingerie. Vous portez un badge, vous êtes cadre. Vous portez des vêtements civils et des crocs : vous êtes qui ?
C’est du moins ce qu’expriment les visages des gens que je croise lorsque je vais acheter ma noisette. Je redresse alors les épaules, regarde au loin et marche du pas assuré de l’habituée des lieux, pour ensuite m’effacer discrètement derrière une « blouse blanche » dans la file. Les médecins gardent leur blouse à la cafète pour une simple raison : il s’agit d’un passe-droit leur octroyant, au même titre que les soignants en uniforme, 10% de réduction sur la note, sans qu’ils doivent en faire piteusement la demande comme en civil.
Dans un lieu comme une crèche, la distinction hiérarchique est parfois plus difficile à percevoir lorsque les professionnels se vêtissent tous en civil. Mais l’institution prend le pas et il suffit alors de se pencher sur les insignes de prestige des uns pour comprendre l’ascendant qu’ils ont sur les autres. Prenons l’exemple du DECT (abréviation du terme anglais « Digital Enhanced Cordless Telephone », qui désigne la téléphonie sans fil utilisée principalement dans les entreprises) : selon comment un cadre le porte, vous pouvez évaluez l’importance qu’il donne à sa fonction.
Ainsi ai-je connu une puéricultrice qui portait sont DECT façon « FBI » ; ceinturé à sa taille. Si elle le portait à l’avant de sa ceinture, c’est qu’elle répondrait à l’appel. Lorsqu’elle l’accrochait à l’arrière, c’est qu’elle privilégierait son interlocuteur physique, laissant le soin à sa collègue ou au répondeur d’accepter le message extérieur. J’en ai connu une autre qui elle le portait dans le style western : mince, elle desserait toujours sa ceinture de trois crans, de façon que son symbole de prestige pendouille sur sa hanche tel un colt, qu’elle dégainait avant même la fin de la première sonnerie.
Si je m’amuse aujourd’hui à les caricaturer c’est parce que, à mon corps défendant, je me suis aperçue que dans ma nouvelle fonction de chefaillon d’éducatrice de jeunes enfants, j’use d’un insigne de prestige qui me différencie de la gente auxiliaires de puériculture. Je n’ai en rien changé ma manière d’être ou de me vêtir. Rien ne me caractérise donc dans ma fonction… hormis un trousseau de clé porté autour du cou par un long cordon rouge. « La gardienne des clés » (deux clés : le bureau des EJE et celui de la réserve) ; voici que je réalise que cet attribut me différencie des uns, me rapproche des autres et me plonge dans les affres de la hiérarchie.
MuB
